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Pr Moulay Hassan Farih : Doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Fès.

Doctinews N°49 Novembre 2012

Doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Fès depuis huit ans, après en avoir été le vice-Doyen, le Pr Moulay Hassan Farih accompagne depuis de nombreuses années les futurs médecins dans leur cursus de formation. Alors que la demande, que les besoins et que les exigences évoluent, quels sont les moyens déployés par les autorités de tutelle pour les satisfaire ? Sont-ils suffisants pour relever le défi de la formation de 3 300 médecins d’ici 2020 ? Quelles solutions pourrait-on envisager ? Analyse du Pr Farih qui dirige également le service urologie du CHU Hassan II de Fès depuis 2002.

Moulay-Hassan-Farih Mly hassan Farih


‘‘ Sur les bancs de la faculté, il n’y a pas de place ni pour l’échec, ni pour la médiocrité. La médecine est un métier noble, difficile, plein d’exigences qui s’exerce sur l’être humain. Il faut donc être le meilleur et en prendre conscience le plus tôt possible. ’’

Doctinews. Le Maroc vit dans le cadre du projet de la formation de 3 300 médecins d’ici 2020. Comment évolue ce projet ?
Pr Moulay Hassan Farih. Le Maroc connaît un déficit énorme en médecins. Notre ratio s’élève à 5 médecins pour 10 000 habitants contre 11 en Algérie et 13 en Tunisie, des pays mitoyens. Nous sommes bien en deçà du standard fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui préconise 1 médecin pour 650 habitants. Pour combler ce déficit, le Maroc a pris, fin 2007, une grande décision portée par une volonté politique, celle de former 3 300 médecins à l’horizon 2020. Pour les facultés de médecine et pour le gouvernement, il s’agit d’un défi à relever, celui d’augmenter la quantité sans omettre la qualité de la formation. Cette initiative a bien démarré mais, malheureusement, elle s’est relativement essoufflée rapidement.

A votre avis, quelle en est la raison ?
Je crois que l’on n’a pas pris la mesure de la complexité du problème. Il ne suffit pas d’avoir un objectif noble et justifié, il faut analyser le problème dans sa globalité et mettre en regard tous les moyens à déployer pour l’atteindre. La formation médicale ne se déroule pas essentiellement au niveau de la faculté. A partir de la 3e année, les étudiants en médecine apprennent leur métier sur le terrain, à l’hôpital, là où se situe justement le goulot d’étranglement.
La Faculté de médecine et de pharmacie de Fès a été conçue initialement pour accueillir 200 étudiants. Lorsque nous avons appris que la capacité allait être doublée, un plan d’extension a été mis en place. Il est bien avancé, mais nous savions que nous serions très vite confrontés à des difficultés au niveau des terrains de stage. Nous accueillons cette année la 6e promotion « élargie ». Nous n’avons pas encore atteint l’objectif de 400 alors que depuis trois ans déjà, l’hôpital est saturé. Il nous arrive d’envoyer 50 externes dans un service de 28 lits ! Certains services comme la réanimation ou d’autres services, qui reçoivent des malades fragiles, ne peuvent pas se permettre d’accueillir autant d’externes et de leur offrir l’encadrement pédagogique suffisant. Sur les bancs de la faculté, nous responsabilisons les étudiants. Nous leur expliquons que la situation actuelle est provisoire puisque le nouvel amphithéâtre sera bientôt livré. Je précise que nous accueillons cette année 350 étudiants en 1ère année (275 nouveaux venus, une trentaine de redoublants et une vingtaine d’étudiants étrangers) dans un amphithéâtre de 270 places. Mais au sein de l’hôpital, la situation n’est pas tenable. Certains services nous proposent de diviser les groupes pour accueillir les stagiaires à tour de rôle, un jour sur deux. Mais cette solution n’est pas pédagogiquement acceptable.
Il me semble que dans la démarche du gouvernement, l’hôpital a été occulté. Il ne suffit pas de construire un amphithéâtre supplémentaire et d’augmenter le nombre de postes pédagogiques pour former plus de médecins. Il faut créer des services, multiplier et augmenter la capacité hospitalière. Et cette problématique ne se limite pas au CHU de Fès. Tous les CHU sont concernés.

Quelles sont, selon vous, les solutions qui pourraient être mises en place rapidement ?
Les solutions existent. Elles ne sont pas optimales, elles ne sont pas idéales, mais elles existent. Prenons les structures de santé publique, par exemple. La majorité des médecins que nous formons est destinée à exercer dans des structures de santé publique. Ces établissements constituent d’excellents terrains de stage qui permettront au futur médecin de prendre contact avec l’environnement de travail qui sera le sien. Le passage en CHU est incontournable, mais il s’agit d’un lieu où l’on exerce une médecine particulière, une médecine de pointe qui diffère de la pratique quotidienne à laquelle sera confrontée la majorité des futurs médecins. Il faut sûrement mener une réflexion dans ce sens car il s’agit d’une solution qui présente un intérêt pédagogique avéré. Cependant, et préalablement, il est indispensable de mettre en place un cadre institutionnel qui définisse la relation entre la faculté de médecine, le CHU et les structures de santé publique. Pour que la formation se déroule dans les meilleures conditions, l’encadrant doit avoir un lien institutionnel avec la faculté et les responsabilités doivent être clairement définies. Un travail reste à faire dans ce domaine, mais il me semble que cette voie de réflexion constitue une réelle opportunité.

Le secteur privé ne pourrait-il pas jouer un rôle complémentaire ?
Le secteur privé fait partie des structures soignantes au Maroc. Il pourrait effectivement jouer un rôle dans la formation à condition de définir un cahier des charges précis. Le secteur privé est soumis à des contraintes de rentabilité alors que la pédagogie a besoin de disponibilité. Si nous ne voulons pas faire de concession sur la qualité de la formation, il est nécessaire de mettre en place un cadre institutionnel et de proposer un accompagnement. Nous devons travailler ensemble, discuter, dialoguer pour définir le rôle de chacun et instaurer un cadre. Mais si l’on raisonne en termes de vision intégrative, chaque partenaire a effectivement un rôle à tenir.

Un projet de création d’une faculté de médecine privée est actuellement à l’étude. La formation des médecins peut-elle être confiée au secteur privé ? Certains pays ont fait ce choix et d’autres s’y opposent résolument. Comment accueillez-vous cette éventualité ?

Confier la formation des médecins au secteur privé est une problématique complexe à mon sens. Je ne sais pas s’il s’agit d’une fatalité dans notre pays mais, dans la mesure où il existe une insuffisance de capacité d’accueil dans les facultés de médecine publiques, le secteur privé peut tout à fait postuler pour combler cette lacune. Si les autorités franchissent le pas, il faudra, là encore, définir des conditions strictes et sévères avec un cahier des charges bien défini. La médecine est un enseignement qui demande un encadrement pédagogique de haut niveau et un encadrement hospitalier de haut niveau. J’insiste sur l’encadrement, l’aspect réglementaire, le contrôle et le suivi. Il ne faudra faire aucune concession pour que la qualité de la formation soit au moins équivalente à ce qui est proposé par le secteur public qui poursuit lui-même des objectifs d’amélioration. Et pour promouvoir l’égalité des chances, je pense qu’il serait sain, dans ce contexte, d’envisager un diplôme national unique. Qu’ils soient issus de la faculté de médecine privée ou publique, les étudiants passeraient les mêmes examens, sanctionnés par le même diplôme.
Si l’ensemble de ces conditions est réuni et que l’Etat n’est pas en mesure de déployer les moyens pour combler le déficit actuel, l’intervention du secteur privé peut être une solution. Nous sommes soumis à une pression énorme. Cette année, la faculté de Fès a préinscrit 8 173 futurs bacheliers. Parmi eux, 1 650 ont été sélectionnés sur la base des moyennes pour passer le concours avec un nombre de places limité à 275. Soit un taux d’admission de 4 % par rapport aux besoins exprimés. La demande et les besoins sont là.

Le profil du médecin évolue en tenant compte de l’évolution du pays et de ses besoins. Comment prépare-t-on les futurs médecins à ces évolutions ?
Le profil du médecin évolue sans cesse, et encore plus dans un pays comme le Maroc qui connaît d’importants changements tant sur le plan socio-économique, épidémiologique… Nous savons, par exemple, que la population marocaine qui était réputée pour être jeune commence à vieillir. Nous commençons à voir apparaître des pathologies liées à l’âge, de type cardiovasculaire. Par ailleurs, grâce aux programmes de vaccination, notamment, de nombreuses maladies infectieuses ont été jugulées. Il est donc logique que notre médecine suive cette évolution et que le profil du médecin évolue. A ce niveau, la faculté de médecine a une responsabilité sociale. Elle doit suivre l’évolution de la société, et les programmes de formation doivent être adaptés. Le profil du médecin et le programme enseigné aux étudiants doivent émaner du besoin exprimé par la population. Nous avons entrepris des efforts dans ce sens, mais il s’agit d’initiatives essentiellement locales. Or, je pense qu’une coordination avec le ministère de la Santé est indispensable. Il faut évaluer notre système de santé avec les yeux de l’épidémiologiste. Quels sont les besoins sur le terrain ? Quelles sont les tâches du médecin généraliste ? Quel type de population est-il amené à soigner ? Quelles sont les pathologies auxquelles il est confronté ? Les programmes de formation doivent être révisés et réajustés pour que le futur médecin se retrouve dans un environnement qu’il connaît, qui ne soit pas étranger à ses compétences. Il s’agit d’un vrai problème, d’autant que les formateurs en médecine sont tous des spécialistes. Je suis moi-même formateur et urologue. Je dis toujours aux enseignants qu’un médecin généraliste n’est pas un sandwich de spécialités. Or, nous formons nos étudiants à partir de ces spécialités qui acquièrent une vision déformée de la réalité. Je pense que nous devrions intégrer des médecins de santé publique qui participent à la formation tout en exerçant sur le terrain. Il suffit de discuter avec des élèves de 6e année qui passent une année dans les centres de santé pour se rendre compte qu’il existe un gap entre l’exercice de la médecine au quotidien et l’hypertechnicité développée et enseignée dans les CHU. Ce problème n’est pas typiquement marocain, mais certains pays ont mis en place des départements de santé publique. Ces départements interviennent dans la définition des programmes pour axer la formation en tenant compte des besoins réels de la population. La faculté de médecine a un devoir à ce niveau-là.

Nous parlions un peu plus haut du déficit en nombre de médecins. Former des médecins est une solution, mais comment faire pour les « garder » ?
Peut-être faut-il valoriser la médecine générale qui constitue la porte d’entrée dans un système de santé. Une valorisation matérielle est nécessaire, mais il faut également donner au médecin généraliste la place qu’il mérite dans le système. Nous avons un ratio déséquilibré entre les médecins spécialistes et les médecins généralistes en faveur des spécialistes. Or, la médecine générale est utile et indispensable. Pourquoi ne pas rendre obligatoire l’accès aux soins par la voie du médecin généraliste ? Il faut travailler sur plusieurs fronts pour améliorer les conditions de travail, la rémunération, la reconnaissance sociale du médecin généraliste et lui donner la place qu’il mérite. Il faut aussi lui permettre d’évoluer, de renouveler ses connaissances…

Alors justement, le renouvellement des connaissances, et plus précisément la formation continue, ne sont pas obligatoires au Maroc. Cette situation n’a-t-elle pas ses limites ?
Je pars d’un constat. A chaque fois que je rencontre un médecin généraliste, il exprime un besoin de formation. Donc, le besoin existe. Le tissu associatif est très actif dans ce domaine et les laboratoires encouragent la formation. Mais tout cela relève de l’ordre du palliatif. Pour que la formation continue soit efficace, elle doit être réglementée. Il faut définir des responsabilités et des programmes qui, là encore, doivent émaner des besoins et d’objectifs à atteindre annuellement. La faculté de médecine, à travers ses tutelles, doit être responsable de la formation continue. Il faut mobiliser les moyens nécessaires pour « libérer » les médecins, prendre en charge les frais de déplacements, le logement… ce qui prendra du temps.

Il existe aujourd’hui des outils efficaces de formation à distance. Pourquoi ne pas les exploiter dans le cadre de la formation continue, par exemple ?
Ces outils, dont vous parlez, sont utiles aussi bien dans le cadre de la formation initiale que de la formation continue. Au sein de la faculté de médecine de Fès, nous mettons en place une structure à cet effet. Nous avons recruté un ingénieur informaticien et des techniciens qui travaillent sur ce projet. Cette organisation nous aidera à désengorger les amphithéâtres en permettant aux étudiants d’accéder à certains modules de formation à distance. Elle sera utile aux médecins en exercice qui souhaitent mettre à jour leurs connaissances. Elle génèrera inévitablement des économies de temps et d’argent. Il faut mener une réflexion plus approfondie dans ce sens, mettre en place une interface d’interactivité pour que le médecin puisse exprimer ses besoins, et la faculté y répondre, tenir compte de la disponibilité des enseignants… En d’autres termes, il faut organiser et structurer. Mais nous y viendrons.

Quel est le message que vous souhaitez transmettre à vos étudiants et à tous les futurs médecins ?
Je citais un peu plus haut le chiffre de 275 étudiants retenus cette année sur 8 173 postulants. Ces chiffres ne concernent, bien entendu, que la faculté de médecine de Fès. Je dis d’abord : 4 % de reçus et 96 % de déçus. Il faut prendre conscience de cette opportunité. Certains étudiants partent en URSS, en Ouzbékistan… pour devenir médecins parce qu’ils n’ont pas trouvé de place sur les bancs de la faculté au Maroc. Je dis ensuite : il n’y a pas de place ni pour l’échec, ni pour la médiocrité. La médecine est un métier noble, difficile, plein d’exigences. Il faut faire preuve de compétences scientifiques et techniques, de beaucoup d’humanisme et d’éthique. Nous travaillons sur l’être humain, et le médecin doit être à la hauteur de la confiance que le patient place en lui. Il faut donc être le meilleur et en prendre conscience le plus tôt possible. Un médecin médiocrement formé n’est pas un bon médecin.
Mais ce défi que nous lançons à nos étudiants est un défi que nous nous lançons également à nous-mêmes. Car nous avons une responsabilité à ce niveau-là. En qualité de pédagogues, de formateurs, nous accompagnons et guidons les futurs médecins tout au long de leur cursus de formation. Il nous faut aussi donner le meilleur de nous-mêmes et nous sommes conscients de cette responsabilité.

Votre discipline est l’urologie. Pour conclure, pouvez-vous nous dire un petit mot sur l’évolution de cette spécialité au Maroc ?
L’urologie marocaine est relativement ancienne, mais son développement est assez récent. Dans les années soixante-dix, le Maroc comptait très peu de médecins urologues. Aujourd’hui, le nombre d’urologues est supérieur à 200 et chaque CHU dispose d’un service universitaire en urologie, dirigé par des universitaires. Ces services sont dotés de plateaux techniques très performants. D’importants investissements ont été réalisés dans ce domaine et, qu’il s’agisse des soins, de la recherche ou de l’encadrement, l’urologie n’a pas accumulé de retard par rapport à ce qui se passe en Europe. Elle remplit sa mission, même si l’ambition est toujours d’aller plus loin.

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