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Dr Mohammed Benajiba : Directeur du Centre national de transfusion sanguine.

Doctinews N°50 Décembre 2012

Médecin hématologue de formation, le Dr Mohammed Benajiba consacre sa vie à la transfusion. Après Casablanca et Oujda où il a créé le service d’hématologie pédiatrique et pris la responsabilité du Centre régional de transfusion sanguine, il a rejoint, en 2009, le Centre régional de Rabat avant d’être nommé directeur du Centre national de transfusion sanguine et d’hématologie en 2010. Très investi dans sa mission, il évoque, avec lucidité, les points forts et les points faibles de la transfusion au Maroc.

Mohammed-Benajiba Dr Med Benajiba


‘‘ Nous manquons d’effectifs pour assurer la promotion du don, pour multiplier les sites de prélèvement et augmenter de façon importante le nombre de dons. ’’

Doctinews. Tout d’abord, pouvez-vous nous présenter brièvement le Centre national de transfusion sanguine ?
Dr Mohammed Benajiba.
Le Centre national de transfusion sanguine et d’hématologie (CNTSH) est un service directement rattaché au secrétariat général du ministère de la Santé. Il supervise l’activité des 16 centres régionaux de transfusion sanguine, des banques de sang et des dépôts, soit un total de 55 établissements de transfusion répartis sur l’ensemble du territoire national. Les centres régionaux sont chargés de la promotion, des prélèvements, de la qualification des dons, de la distribution et de la production des différents produits sanguins labiles. Ils réalisent également les tests immuno-hématologiques des receveurs. L’activité des banques de sang englobe les prélèvements et la promotion. Les dons recueillis sont ensuite adressés aux CRTS pour qualification. Les dépôts assurent la distribution et pratiquent les tests immuno-hématologiques receveurs. Pour mener à bien ses missions, le CNTS s’est doté d’un service assurance qualité, un service inspection spécialisé en transfusion, de laboratoires centraux (laboratoire de génie génétique et cellulaire, laboratoire de biologie moléculaire, laboratoire de cryobiologie et laboratoire de contrôle qualité) et de comités chargés de l’hémovigilance, de la qualité, de la formation, de la coopération et de la recherche, de la promotion et de la communication.

Quels sont les moyens mis en œuvre pour développer l’activité de transfusion au Maroc ?
Dès ma nomination, j’ai essayé d’établir un diagnostic pour pouvoir établir un plan de développement de la transfusion. J’ai constitué un groupe de travail dont la mission a consisté à dresser un état des lieux à partir d’une analyse de tous les processus relatifs à la transfusion (16 processus). Quels sont les points forts ? Quels sont les points faibles ? Que faut-il mettre en place pour corriger les points faibles et améliorer les points forts ? L’ensemble de ces éléments figure dans un document, le livre blanc de la transfusion en quelque sorte, à partir duquel nous avons élaboré notre stratégie 2012/2020.

Alors, justement, quels sont vos points forts ?
La sécurité transfusionnelle est l’un de nos points forts. Tous les dons sont qualifiés à l’aide de réactifs dont la sensibilité atteint 100 %, ce qui exclut les faux négatifs, et avec une spécificité de 99 %. Ces réactifs sont idéals pour effectuer les dépistages systématiques et obligatoires pour tous les dons de sang (hépatite B, hépatite C, VIH, syphilis…).
Autre point fort, nous n’utilisons pas le sang total, qui pose certains problèmes en matière de transfusion, alors que certains pays continuent à le faire. La séparation est systématique et permet de produire les concentrés de globules rouges, le plasma frais congelé et les culots plaquettaires. De cette manière, et en fonction de la pathologie du receveur, seul l’élément manquant est transfusé. La transfusion est ciblée, spécifique.
Nous sommes également parmi les premiers établissements de soins du ministère de la Santé à avoir mis en place un système d’assurance qualité puisque ce processus a démarré dès 2001. Nous avons élaboré un référentiel et mis en place un certain nombre de procédures pour satisfaire les exigences de la qualité. Par exemple, tous nos établissements sont contrôlés par des prélèvements qui sont régulièrement adressés par le laboratoire national de contrôle qualité. Ces prélèvements contrôlent la qualité des techniques réalisées pour les tests immuno-hématologiques et de dépistage. Chaque centre régional de transfusion est également équipé d’un laboratoire de contrôle des produits sanguins labiles où, chaque jour, des échantillons sont testés afin de s’assurer qu’ils répondent aux exigences en vigueur (dosage de l’hémoglobine pour les culots globulaires, par exemple, dosage du Facteur VIII pour le plasma frais congelé…).
Enfin, je citerai un autre point fort, la production de produits sanguins stables qui a démarré en 2000. Il s’agit de médicaments dérivés du sang comme le facteur anti-hémophilique A ou facteur VIII, le facteur IX, les immunoglobulines et l’albumine. Nous avons établi un contrat de convention avec le laboratoire français de fractionnement et de biotechnologies et, actuellement, 4 centres régionaux de transfusion sont qualifiés pour fournir le plasma (Casablanca, Rabat, Marrakech et Oujda). Ce plasma (12 000 litres par an) est adressé au centre de fractionnement en France qui fabrique les médicaments dérivés que nous utilisons. Ce mode de fonctionnement nous a permis de réduire de 50 % le prix de ces médicaments.

Cette production suffit-elle à couvrir les besoins du Maroc ?
Pas encore. Pour les produits sanguins labiles, nous atteignons un taux de couverture de 120 %. En revanche, nous ne parvenons pas encore à couvrir les besoins en matière de produits stables. Nous sommes déficitaires car les besoins et la consommation sont très importants, bien que nous ayons doublé notre production de plasma qui était de 6 000 litres auparavant. Le déficit concerne essentiellement l’albumine. Les besoins en immunoglobulines, facteur VIII et facteur IX sont couverts.

Lors de votre diagnostic, vous avez relevé des points forts, mais aussi des points faibles. Quels sont-ils ?
Notre premier et plus important point faible concerne la promotion. Nous n’avions pas de politique, de stratégie de promotion du don de sang. L’indicateur qui permet de juger l’efficacité de la promotion, selon notre référentiel, est le pourcentage de dons de compensation. Le don de compensation est effectué par l’entourage d’un receveur, en contrepartie d’un don. Il ne s’agit pas d’une obligation, mais d’une incitation pour permettre de maintenir le niveau des stocks. Sur l’ensemble des dons que nous recevons, 60 % proviennent de dons volontaires et 30 % de dons de compensation. Ce taux est trop élevé et nous devons le transformer en dons volontaires. Pour y parvenir, nous devons mettre en place un certain nombre d’actions destinées à sensibiliser les citoyens. Nous venons, dans le cadre de notre stratégie 2012/2020, de définir une politique de promotion, et nous avons établi une stratégie dans ce sens.
Notre deuxième point faible se situe au niveau de la maîtrise de la distribution du sang à partir de certains dépôts. Pour donner un exemple, nos procédures qualité exigent que le groupage soit effectué par deux techniciens, ce qui procure une sécurité supplémentaire. Par manque de personnel, il arrive qu’un seul technicien soit disponible. Nous souhaitons que ces dépôts, qui sont installés dans des établissements de soins, soient contrôlés par les hôpitaux plutôt que par les CRTS, ce qui permettra de résoudre, en partie, le déficit en effectif.

Le déficit en effectif que vous évoquez constitue-t-il un frein au développement de la transfusion ?
En termes d’effectifs, nous sommes confrontés à la même problématique que tous les services de santé car notre personnel dépend du ministère de la Santé. Nous manquons d’effectifs pour assurer la promotion du don, pour multiplier les sites de prélèvement et augmenter de façon importante le nombre de dons. Tout est lié. Notre vision actuelle pour pouvoir augmenter le nombre de dons -notre pourcentage d’augmentation est actuellement de l’ordre de 4 % par an- consiste à aller vers le donneur. Les études montrent, au niveau international, que les sites fixes ne reçoivent pas un nombre important de donneurs. Ces derniers n’ont par le temps de se déplacer. Nous devons aller vers eux. Mais nous devons également rentabiliser les équipes mobiles par des campagnes de sensibilisation préalables. Si une équipe recueille 10 à 15 dons lors d’un déplacement, elle n’est pas rentable. Si elle parvient à réaliser 50 prélèvements, elle devient rentable et nos stocks augmentent. Nous devons sensibiliser le donneur, aller vers lui, multiplier les déplacements et les rentabiliser.


Vous parlez de rentabilité et il est communément admis que le succès d’un programme de sang est subordonné à la garantie de ressources suffisantes. Avez-vous les ressources suffisantes ?
Nous fonctionnons sous le mode du régime de gestion Segma (Services gérés de manière autonomes) qui nous octroie l’autonomie de gestion de nos recettes et de nos dépenses. Le CNTS facture le prix de la qualification du don de sang au citoyen (paiement acquitté soit directement, soit par l’intermédiaire d’une mutuelle ou d’une assurance). Avec ces recettes, nous développons l’ensemble de nos moyens techniques. Nos ressources financières sont suffisantes car elles ne supportent pas les dépenses en personnel qui sont du ressort du ministère de la Santé. En revanche, nos ressources humaines sont insuffisantes.

Peut-on revenir sur l’activité des laboratoires qui dépendent du CNTS ?
Tout d’abord, je tiens à préciser que chaque centre régional dispose d’un laboratoire de certification. Son rôle consiste à réaliser le groupage des dons et le dépistage des maladies transmissibles par le sang. Au niveau national, le laboratoire national de contrôle qualité est chargé d’effectuer des contrôles réguliers à partir de prélèvements adressés aux établissements de transfusion, comme je l’ai évoqué plus haut.
Depuis 2000, le laboratoire national de génie génétique est chargé de produire des réactifs sous forme d’anticorps monoclonaux à usage diagnostic. La production ne couvre pas encore l’ensemble de nos besoins, par manque d’effectifs, mais elle y répond en partie. Nous sommes également dotés d’un laboratoire de biologie moléculaire dont la principale activité est de réaliser le groupage du fœtus à partir de sang maternel. Malheureusement, nous ne sommes pas très sollicités pour ce type de tests qui fait appel à une technologie de pointe disponible uniquement au niveau du CRTS de Rabat. Or, ce diagnostic prénatal, facturé 600 dirhams (soit son prix de revient), permet une meilleure gestion des risques d’incompatibilité materno-fœtale et la diminution des décès post-partum.
Enfin, nous avons un laboratoire national de cryobiologie. Il s’agit d’une unité de prélèvement de cellules souches et de conservation des cellules souches et des tissus, installée à Casablanca.

L’activité du laboratoire de cryobiologie est-elle en train de se développer ?
Il s’agit d’une unité très importante qui, une fois de plus, en raison du manque d’effectifs, ne parvient par à satisfaire la demande, notamment dans le domaine de la greffe. Aujourd’hui, et uniquement à Casablanca, outre le service qui dépend du CHU, trois cliniques spécialisées en hématologie ont développé l’activité de greffe. La demande est de plus en plus importante. Dans notre stratégie de développement de la transfusion, nous avons ciblé le prélèvement de cellules souches et la conservation comme l’une de nos priorités. Nous ambitionnons de créer d’autres laboratoires à Rabat (bientôt opérationnel), Marrakech… c’est-à-dire là où sont implantés les CHU et là où l’activité de greffe se développe.

Avez-vous d’autres projets de développement ?
Nous prévoyons, dans notre stratégie, de créer un service de soins au niveau de chaque centre régional. J’ai la conviction que les médecins de la transfusion sont les médecins les plus compétents pour fournir les prestations de transfusion aux malades. Or, actuellement, nous travaillons dans nos bureaux, loin des malades. En rapprochant ce médecin du malade, nous participerons à réduire les effets indésirables liés à la transfusion.

Pour gérer les effets indésirables, vous avez mis en place un système d’hémovigilance. Nous savons que la pharmacovigilance a encore du mal à fonctionner au Maroc. Qu’en est-il de l’hémovigilance ?
L’hémovigilance a démarré entre 1995 et 1996 au Maroc. Nous disposons de textes de loi, des comités régionaux ont été créés, des correspondants ont été nommés, des formations ont été dispensées… mais il faut reconnaître que le système d’hémovigilance évolue à deux vitesses. Il fonctionne bien au niveau de certains établissements avec une traçabilité parfaite qui nous permet, à n’importe quel moment, d’identifier quelle poche à été transfusée et à quel patient. Le point faible se situe au niveau de certains établissements de soins qui ne parviennent pas à gérer la traçabilité. Lorsque nous les interrogeons à propos d’une poche (la poche a-t-elle été transfusée ? à quelle personne ?...), le retour d’informations ne dépasse pas 25 %.
Nous constatons également que le pourcentage de déclaration des incidents est particulièrement faible, environ 0,2 %. Je pense qu’il faudrait étendre la création des comités régionaux d’hémovigilance au niveau des établissements de soins et les « inclure » dans le règlement intérieur de l’hôpital. Les informations qui seraient recueillies permettraient au comité national d’hémovigilance d’exercer un suivi régulier de l’activité sur l’ensemble du territoire et de proposer des axes d’amélioration en conséquence.

Dans un tout autre domaine, le CNTS a un rôle à jouer en termes de formation. Comment sont formés les professionnels de la transfusion ?
Deux centres régionaux, celui de Casablanca et celui de Rabat, sont actuellement qualifiés pour dispenser la formation. La formation de base est destinée à toute nouvelle personne affectée au centre de transfusion, selon un référentiel par fonction. Les médecins, par exemple, suivent une formation d’une durée de six mois. Cette activité est désormais supervisée par notre comité national de formation créé en 2010.
En ce qui concerne la formation continue, nous avons dressé un état des lieux des besoins et conçu un programme de formation pour les quatre années à venir. Le CNTS s’est engagé à organiser, sur son propre budget, au moins deux séances de formation par an. Nous pouvons également faire appel à d’autres organismes.

Parmi vos missions figure également la recherche scientifique. Quelle est actuellement sa place au CNTS ?
Depuis 2010, le CNTS s’est engagé à réserver au moins 2 % de son budget à la recherche. Les candidats doivent postuler auprès du centre national. Si le projet est validé par le comité, un budget est débloqué pour sa mise en oeuvre. Cette démarche est nouvelle car, jusque-là, les travaux étaient réalisés par les étudiants en médecine dans le cadre de leur thèse.
Plusieurs projets ont été validés et sont en cours. L’un d’entre eux, très intéressant, va nous permettre d’identifier, de qualifier la qualité et la spécificité des immunoglobulines chez les Marocains. Un autre travail concerne la relation entre les ALAT transaminases et le risque de contamination. Certains centres de transfusion, à l’étranger, ne dosent pas les transaminases. Ici, nous le faisons. La question est de savoir si ce dosage a un impact sur la sécurité transfusionnelle. Une étude est également en cours pour connaître la prévalence des déficits en immunoglobulines à l’échelle de l’ensemble de la population (pas uniquement chez les donneurs de sang). Ces informations sont essentielles car les malades déficitaires doivent recevoir du sang déficitaire. Nous allons constituer une banque d’informations avec un potentiel de donneurs déficitaires prêts à répondre présents en cas de besoin. Une autre étude porte sur les profils immuno-hématologiques des donneurs de sang au Maroc et la recherche des phénotypes fréquents et des phénotypes rares. Comme vous le voyez, l’activité de recherche, lorsqu’elle trouve un financement, est dynamique.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre à travers cette interview ?
Vous savez, la transfusion, c’est ma vie. Je travaille dans ce domaine depuis 1992 et j’ai traité de nombreux patients. Je souhaite avant tout que la transfusion, au Maroc, se développe de telle manière à ce que toute personne, lorsqu’elle a besoin de sang, quel que soit le lieu où elle se trouve et quelle que soit sa pathologie, puisse le trouver. La transfusion n’est pas un acte anodin, sans risque de complication. Mais lorsque son indication est justifiée, il faut que la ou les poches de sang soit(ent) disponible(s).
J’aimerais que ce souci ne soit pas uniquement le souci du ministère de la Santé ou du centre national de transfusion. J’aimerais que d’autres organismes participent à la promotion du don de sang. J’aimerais que les médias, en particulier, s’intéressent aux aspects positifs du don de sang plutôt que de toujours chercher le côté négatif, et qu’ils participent à la sensibilisation de la population. J’aimerais, enfin, que l’on prenne conscience des efforts considérables fournis par les équipes des établissements de transfusion qui s’organisent pour que la poche de sang soit disponible et qui participent, chaque jour, à sauver des vies.

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