L’université 2.0

L’université 2.0 18 avril 2019

  Quel défi pour quel avenir ?

L’inévitable révolution numérique est en plein essor ! Tous les secteurs d’activité subissent une nette adaptation ou plutôt une transformation afin de répondre au mieux à l’ère du temps. Néanmoins, de nombreuses inquiétudes et espoirs d’un côté comme de l’autre nourrissent les réflexions. Dans le domaine de l’enseignement, les étudiants imposent des changements aux enseignants qui, à leur tour, s’inquiètent de voir disparaître les cours magistraux pour lesquels ils ont été formés ! Tout ceci sans oublier les mécanismes neurocognitifs fondamentaux et intangibles de l’apprentissage.

 

Doctinews N°120 Avril 2019

 Par le Pr Hassan CHELLY

médecin ORL, Expert en techniques de communication et Praticien en Programmation- Neuro-Linguistique, formé en Neuro-pédagogie


En soi, le changement du monde n’est pas nouveau ; ce qui le devient, c’est son accélération vertigineuse. Cette accélération technologique fulgurante impose aux hommes, aux organisations et aux entreprises de rapides et nécessaires transformations. S’adapter n’est pas un choix, mais une nécessité ! Ainsi, à en croire à juste titre Charles Darwin : « Ce n’est pas le plus fort de l’espèce qui survit, ni le plus intelligent, c’est celui qui est le plus capable de s’adapter aux changements ».

L’ATTENTION, PREMIER PILIER DE L’APPRENTISSAGE

Déjà en 1762, Jean-Jacques Rousseau dans Emile ou De l’éducation écrivait : « Commencez donc par mieux étudier vos élèves ; car assurément vous ne les connaissez point ». Depuis l’avènement des neurosciences et grâce au développement de l’IRM fonctionnelle, des avancées ont permis de mieux comprendre les phénomènes liés à l’apprentissage. A ce sujet, Stanislas Dehaene, neuroscientifique, président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale française, a développé le concept des quatre piliers de l’apprentissage, chacun d’eux étant indispensables aux constructions mentales de tout individu : qu’un seul de ces piliers chancelle et l’ensemble de  Inversement, chaque fois qu’il est nécessaire d’apprendre, et d’apprendre vite, chacun de ces piliers permet d’optimiser les efforts. L’attention est le premier pilier de l’apprentissage. Elle amplifie l’information sur laquelle l’individu se concentre. Mais pourquoi ces mécanismes attentionnels existent-ils ? Parce que les circuits induits vont résoudre un problème bien précis, celui de la saturation en information ! En sciences cognitives, l’« attention » correspond à l’ensemble des mécanismes par lesquels le cerveau sélectionne une information, l’amplifie, la canalise et l’approfondit. Ainsi, le chien oriente ses oreilles à l’écoute d’un bruit ou d’un ordre par exemple ! Ces mécanismes sont anciens dans l’évolution.

TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE

Accorder son attention à un interlocuteur consiste à lui accorder consciemment, volontairement, sa pleine présence intellectuelle. Il s’agit d’une activité neurologique spécifique, difficile, qui nécessite un effort de concentration à maintenir pendant toute la durée de cette communion de présences. La performance attentionnelle peut être largement améliorée par l’entraînement et la maturation des facultés cérébrales. Par contre, dans une ambiance défavorable, la présence attentionnelle peut se trouver soumise à une compétition entre différents facteurs externes qui se la disputent. A ce stade, les écrans numériques apparaissent dotés d’atouts décisifs. L’attention des étudiants semble de plus en plus difficile à mobiliser au fur et à mesure que les publics relèvent de générations de plus en plus récentes. Et il faut aussi compter avec les difficultés liées au facteur addictif des multiples écrans numériques dont plus personne ne se sépare désormais. Le concept énoncé en 2004 par Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, de « temps de cerveau disponible » prend toute sa valeur actuellement. La puissance de conviction des outils des GAFAM (Google- Apple-Facebook-Amazon- Microsoft) est devenue largement dominante. Il suffit d’écouter parler dans les cours de récréation : « c’est vrai, je l’ai lu dans un livre » avant le babyboom a cédé la place à « c’est vrai, je l’ai entendu à la radio » puis à « c’est vrai, je l’ai vu à la télé ! » pour arriver enfin à « c’est vrai, je l’ai vu sur YouTube® ». L’enseignant se trouve confronté à un nouvel écosystème de l’attention qui immerge de plus en plus dans la réalité « virtuelle » des savoirs du monde entier, où l’université doit faire sa place pour continuer sa mission de formation. En fait, peut-il exister du « temps de cerveau disponible » pour elle ?

LE CONFLIT DE GÉNÉRATION

Les étudiants arrivant en âge universitaire appartiennent à la génération dite « Z » ou encore « Digital Natives ». L’université réussira-t-elle à captiver ce public nouveau en dépit de son apparente addiction aux écrans ? Les enseignants en exercice sont d’une toute autre génération. Celle du papier acétate et de la rétroprojection. Au mieux, celle des cours magistraux réalisés sur ordinateurs et projetés à l’aide d’un DataShow ! Mais ceci est loin de répondre au défi générationnel ! Comment faut-il faire évoluer les méthodes d’enseignement, les approches didactiques et pédagogiques pour réussir à mettre en oeuvre les processus d’acquisition des savoirs dans le nouveau contexte des écrans omniprésents ? L’étudiant Z a un profil socio-culturel particulier. Il arrive du monde du lycée qui a autant été pour lui un lieu de formation qu’un lieu de vie sociale entre jeunes de la même génération. Leur vie sociale consiste à essayer de passer ensemble le maximum de temps témoignant d’une véritable boulimie relationnelle avec explosions des « clavardages » sur Facebook, Instagram, Tweeter, WhatsApp, Skype, Snapchat et autres réseaux sociaux. L’étudiant va devoir faire un tri de toutes les informations glanées sur la toile responsable d’une « infobésité ». Face à tous ces changements, l’université se doit d’innover pour garder une motivation de l’étudiant qui semble sel’édifice d’apprentissage s’écroule ! disperser et lui permettre un apprentissage orienté et réussi. Confrontée à l’arrivée de la population d’étudiants de la génération « Z », l’université réussira-t-elle à captiver ce public nouveau en dépit de son apparente addiction aux écrans, à capter son intérêt et son attention si rare et si précieuse ?

APPRENDRE, QUOI ET COMMENT ?

Les technologies numériques de communication appartiennent maintenant l’ordinaire depuis une bonne dizaine d’année. Ces TIC doivent être considérées comme des outils au service de l’apprentissage. La formation concerne trois domaines complémentaires : l Le savoir, c’est-à-dire la formation à des connaissances générales ou spécialisées l Le savoir-faire, c’est-à-dire la formation à l’application pratique des connaissances acquises ; l Le savoir-être, c’est-à-dire la formation aux comportements et aux attitudes nécessaires. S’ajoute à ces domaines une nouvelle donne, celle de savoir faire un tri judicieux parmi cette masse d’informations qui remplit la toile, répondant à l’acronyme anglo-saxon « ATAWAD » signifiant « AnyTime, AnyWhere, AnyDevice » pour l’accès à l’information qui peut se faire à tout moment, à partir de n’importe quel lieu, de n’importe quel dispositif (ordinateur, smartphone, tablette…). Le savoir devient donc accessible par tous et partout ! Reste à savoir apprendre, un domaine tout récent depuis la multitude de sources de formations universitaires disponibles à travers le monde ! En effet, l’étudiant sera-t-il capable de garder sa motivation avec toutes les sollicitations dont il fait l’objet à la minute ? Pour ces raisons, la notion de tutorat prend davantage de valeur que jamais. Le monde universitaire s’accorde sur le fait de se recentrer sur l’apprenant. Depuis des années, les neurosciences ont démontré que chaque cerveau est unique et apprend différemment. John Medina, professeur en neurosciences à l’université de Washington, s’insurge par ses mots « N’est-il pas absurde d’avoir un système éducatif qui part du principe que tous les cerveaux apprennent de la même façon ? ». Il est par conséquent nécessaire de proposer une pédagogie sur mesure !

NOUVEAU RAPPORT ENSEIGNANTAPPRENANT

Le système d’enseignement hérité du rapport ancestral maître/disciple a longtemps privilégié le savoir qui rend puissant celui qui le détient. L’école du savoir a changé. A l’heure d’internet, des réseaux, des échanges collaboratifs, qui détient vraiment le savoir ? A cette notion d’ubiquité du savoir, il faut aussi évoquer son obsolescence. La convergence des technologies et la mise en commun des savoirs accélèrent les recherches et rendent parfois obsolètes les précédentes théories. L’enseignant et le formateur, porteurs et transmetteurs du savoir, étaient autrefois portés sur un piédestal. Désormais, ils ne sont plus les uniques « sachants », concurrencés par la reconnaissance des apprentissages informels et l’irruption des plateformes d’apprentissage et de formation. Les cours prodigués par l’enseignant sont d’ores et déjà sur les plateformes d’autoformation. Alors quid du cours en présentiel ? Pourquoi l’étudiant va-t-il se déplacer pour assister à un cours déjà mis en ligne ? Quelle est sa plus-value alors qu’il peut le visionner à souhait, lorsqu’il le veut et le revoir autant de fois que le nécessite son assimilation ? L’enseignement classique repose sur un rendez-vous unique, contraignant, présentiel, entre enseignant et enseigné : le manquer était considéré comme un handicap qui suppose un travail de recherche et de rattrapage. Avec les cours en ligne, l’autonomie de l’étudiant est complète et sa consultation est libre de toute contrainte si ce n’est celle de la possibilité de connexion à internet.

LES MOOC, ARME DE DESTRUCTION MASSIVE ?

Dans le sillage de la révolution numérique mondiale, les MOOC (Massive Open On-Line Courses) abondent tous azimuts sur les réseaux depuis quelques années. Ces plateformes d’enseignement en ligne, ouvertes à tous, nourrissent l’espoir de permettre au monde entier un accès massif aux meilleures formations universitaires sur tous les sujets imaginables. Elles rendent accessibles les enseignements des meilleures universités, des professeurs les plus réputés, sur des sujets de tous ordres et de tous niveaux à tout instant et en tout lieu à toute personne connectée. Cela offre des perspectives incomparables pour l’apprenant de travailler à un rythme personnalisé sur des modules soigneusement gradués, avec des liens audio-visuels et textuels toujours disponibles et actualisés, de réactiver immédiatement et à souhait les connaissances mal acquises et de les mettre en oeuvre à travers une série d’exercices d’application pour une meilleure assimilation. Par rapport au travail autonome de jadis sur un manuel d’enseignement assorti d’exercices corrigés, un MOOC bien conçu présente également l’avantage d’une interactivité possible avec un tuteur enseignant en ligne, de même qu’avec d’autres apprenants à travers des blogs ou forums. L’enjeu d’une telle opération consiste à réussir la combinaison d’un contenu de haut niveau et d’une communication numérique de pointe. Mais il ne faut pas se méprendre. La conception et la mise en ligne d’un MOOC constitue une charge de travail énorme, largement équivalente, voire plus lourde que la publication d’un manuel de cours, qui nécessite souvent un travail de groupe. Ces MOOC ne sont pas disponibles n’importe quand comme on pourrait l’imaginer idéalement, comme pendant les vacances par exemple. En fait, ils sont mis en ligne à une date fixe, pour une durée déterminée, variant généralement de 2 à 10 semaines, au cours desquelles des modules progressifs sont mis successivement à la disposition des inscrits. Le bilan de l’après MOOC est très mitigé selon les universités qui se doivent de les évaluer ! Sur les 2 800 établissements américains d’enseignement, 5 % des universités ont conçu des MOOC. Selon les chiffres révélés par Edx, plus de 1 million de personnes ont suivi les MOOC de Harvard et 800 000 ceux de MIT. Seuls 9 % des inscrits ont vu plus de la moitié du cours et 5 % l’ont validé en entier. Certains MOOC ne dépassent pas 2 % ! Quels sont les premiers enseignements face à ces piètres réalités ? Le grand mérite des MOOC, au-delà de l’effet de mode, aura été de donner ses lettres de noblesse à l’enseignement en ligne, jusqu’ici mal vu par les plus prestigieuses institutions. L’enseignement à distance, même si il est labellisé par de prestigieuses universités, peine à capter l’attention. Les MOOC sont souvent jugés trop froids et impersonnels par les apprenants qui demeurent isolés et décrochent. Pour répondre à cette problématique, certains pensent qu’il faut impulser une dynamique collaborative en faisant travailler les apprenants entre eux. Pourtant, malgré ce constat, les MOOC évoluent rapidement d’année en année, tant dans leur nombre et leur sujets que dans leurs modalités et leurs objectifs. Alors, simple mode passagère ou tendance profonde à long terme ? Pourtant, devant la pression des tendances mondiales actuelles, quelle université moderne pourrait se dispenser de proposer des MOOC les plus attractifs et les plus performants possibles ? Même s’ils ne sont pas appelés à supplanter les enseignements présentiels sur des programmes à contenus similaires, il est admis que les MOOC doivent être employés utilement en complément (classes hybrides). Les nouvelles modalités d’enseignement et de formation nécessitent pour l’apprenant un meilleur esprit d’apprentissage de l’autonomie, de la responsabilisation et de l’organisation du travail. L’avenir en dira certainement plus !

RÉFÉRENCES
1- Jean Philippe LACHAUX, le cerveau funambule, Odile Jacob Edt., 2015
2- Michel DUPEUX, L’Université 2.0: La réussir, y réussir EdtL’Harmattan 2017
3- John MEDINA, Les 12 lois du cerveau
4- Stanilas DEHAENE « Apprendre, les talents du cerveau, le défi des machines ». EdtOdile Jacob 2018
5- LAFLEUR F., SAMSON G, - « Formation à distance en enseignement supérieur ». Presses de l’Université du QuebecEditions – février 2019.
6- FRAYSSINHES J., “L’Apprenant adulte à l’ère du numérique”– « Le Management bienveillant ». L’HarmattanEditions -2012.

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