La dysmorphesthésie chez l’adolescent

Encore ignorée ou mal connue

La Dysmorphesthésie (DME) est l’un des troubles les plus prévalant en période d’adolescence, notamment chez les filles. Pourtant, les adolescents aux prises avec ce trouble ne viennent que rarement en consultation psychologique (ou psychiatrique). D’autres cadres, comme celui de la chirurgie esthétique, pourraient paraître à ces adolescents ou à leurs proches plus propices à recueillir ce genre de plainte. Aussi, est-il risqué pour le clinicien de passer outre à ce type de vécu, voire le sous-estimer dans l’évaluation globale de la symptomatologie présentée par les jeunes patients.

Doctinews N°100 Juin 2017


Par le Dr  Ahmed EL MTILI

Psychologue clinicien, Psychothérapeute, Tétouan


A
 l’origine, la notion utilisée était celle de Dysmorphophobie, un terme créé par le psychiatre E. Morselli en 1886 à l’occasion d’une description princeps d’un sujet ayant la crainte obsédante d’une difformité centrée sur le nez. Plutôt qu’une phobie à proprement parler, il s’agissait d’une peur à caractère obsessionnel d’être ou de devenir laid. Après une période d’éclipse, cette notion est réapparue durant les six dernières décennies, signant une nouvelle phase caractérisée, entre autres, par la prévalence du paraître (le « look ») et de la revalorisation sans précédent de l’apparence physique. Proposée par J. Ajuriaguerra en 1974, la notion de Dysmorphesthésie (DME) est apparue plus apte à rendre compte du sentiment de laideur corporelle dans ce nouveau contexte, et à permettre une approche compréhensive du vécu singulier de la plainte.

Qu’est-ce que la dysmorphesthésie ?

La DME pourrait être définie comme étant le sentiment d’auto-dépréciation esthétique d’une partie ou de l’ensemble du corps dont le contenu subjectif peut aller d’une simple gêne passagère, comme à la période d’adolescence, jusqu’à une conviction délirante.
Ainsi définie, cette notion laisse transparaître l’expression subjective de la plainte par le sujet qui en est porteur, laissant de côté toute référence à une entité nosographique particulière, en l’occurrence une phobie comme le laisse entendre l’ancienne appellation.

DME et autres troubles centrés sur le corps

La DME fait partie des troubles psychopathologiques centrés sur le corps. Or, les limites sémiologiques ne sont pas toujours suffisamment claires pour permettre une nette distinction des notions qui s’y apparentent. Dans une perspective de diagnostic différentiel, le vécu dysmorphesthésique réfère à un corps difforme, tandis que des troubles similaires mettent en avant tantôt un corps étrange ou aliéné (la dépersonnalisation), un corps menacé (l’hypocondrie), un corps menaçant (l’anorexie mentale), un corps souffrant (la somatisation), un corps à visage rougissant (l’éreuthophobie) ou encore un corps malodorant (l’autodysosmophobie).
En dépit de ces limites sémiologiques, il n’en demeure pas moins qu’une continuité clinique existe entre les différents troubles assurant l’unité du vécu corporel. Cette continuité peut être envisagée sous forme d’association, d’évolution ou d’alternance de deux ou de plusieurs symptômes centrés sur le corps.

DME, entre névrose, psychose et état limite

Les manifestations cliniques relatives au vécu de laideur font souvent apparaitre une symptomatologie névrotique caractérisée par un sentiment de peur, de honte, d’infériorité, ces sentiments revêtant dans la plupart des cas un caractère anxieux, obsessionnel ou dépressif. Tel est le cas des jeunes adolescents souffrant d’une perception de laideur siégeant souvent au niveau du visage (asymétrie, forme du nez ou des oreilles, etc.), des cheveux (comme la fameuse chaakouka -cheveux crépus-), de la peau (type, couleur, etc.), entre autres.
D’autres fois, la forme tout entière du corps peut être l’objet d’une plainte dysmorphesthésique (taille, poids, musculature, etc.). Il va sans dire que la souffrance paraît toujours excessive et disproportionnée par rapport à l’objet de la plainte. La preuve en est que les patients qui en souffrent sont loin d’être laids et peuvent même être d’une véritable beauté physique !
Dans les cas les plus graves, les préoccupations esthétiques prennent un caractère délirant pouvant investir le corps tout entier. Auquel cas, il s’agit d’une “conviction délirante”, en particulier au cours d’une schizophrénie en phase d’évolution.
Entre ces deux registres, il y a lieu d’envisager la possibilité d’une position intermédiaire entre la névrose et la psychose, caractérisée par une profonde altération du moi et une appréciation erronée du schéma corporel. Un état limite en quelque sorte pour des sujets ayant des traits de personnalité narcissique.

Pour une approche compréhensive de la DME

Le sentiment d’auto-dépréciation esthétique constitue le critère différenciateur de cette problématique et en fait l’originalité clinique par rapport aux autres troubles centrés sur le corps. Mieux qu’aucune autre expérience psychopathologique, la problématique dysmorphesthésique renseigne sur la subjectivité évidente du vécu corporel et, à fortiori, sur celle du sentiment de laideur.
Etant une problématique narcissique, la DME renvoie au sentiment de ne pas être aimé par autrui et à la crainte d’être rejeté par l’autre sexe, en ce sens que la mise à l’épreuve de la capacité de plaire à l’autre sexe semble être en rapport avec l’identité sexuée, notamment en période d’adolescence.
De fait, pour faire une DME, la présence d’autrui est plus que nécessaire par rapport aux autres troubles centrés sur le corps. Le sujet dysmorphesthésique se sent moins beau, moins attrayant et dans une position toujours inférieure aux autres. Tout se passe comme s’il était entièrement capable de trouver la beauté partout où il la cherche, sauf dans son propre corps.

La DME entre filles et garçons

Vu la différence de statut socio-culturel entre les deux sexes, il a été remarqué depuis longtemps que les préoccupations dysmorphesthésiques sont plus marquées chez les filles à partir de l’âge d’adolescence et plus chirurgicales que chez les garçons. Cette prévalence est d’autant plus accentuée que les canons esthétiques (comme la hantise de la minceur chez les filles) sont encore plus pressantes.
Par ailleurs, la clinique dysmorphesthésique fait souvent apparaître une crainte, voire un rejet plus ou moins prononcé d’une partie ou de la totalité du corps ou un refus de ses qualités masculines ou féminines. C’est le cas typique des fameux complexes de “petits seins” ou du “petit pénis”, complexes dont il faut apprécier la signification et les répercussions en termes de détresse, du repli, de dépressivité, etc.

Répercussions et conséquences

Les répercussions psychologiques de la DME varient largement selon qu’il s’agit d’un trouble passager, simple ou présentant une comorbidité à caractère anxieux, obsessionnel, dépressif ou délirant. De façon générale, il est admis que la plupart des troubles dysmorphesthésiques survenant au début de l’adolescence revêtent un caractère passager vu les transformations morphologiques liées à la puberté et leurs corollaires émotionnels : crainte, anxiété, honte, etc. Plus accentué, le vécu dysmorphesthésique peut réactiver des sentiments d’être rejeté de la part de l’entourage, ce qui amène le jeune adolescent à se replier sur lui-même, à éviter les sorties avec les amis et même à refuser d’aller à l’école. Ce qui ne va pas sans alimenter les conflits familiaux et augmenter les sources d’instabilité affective et relationnelle.

Perspectives psychothérapeutiques
Les perspectives psychothérapeutiques dépendent naturellement du vécu du trouble, de son intensité, du contexte de son apparition (familial, amical ou scolaire), de la signification profonde du symptôme et de ses répercussions tant affectives, que cognitives et relationnelles, du registre psychopathologique dans lequel il s’inscrit (registre névrotique, état limite ou psychotique). Une prise en charge psychothérapeutique s’impose souvent sous forme de soutien, d’accompagnement visant à restaurer l’estime de soi.
Des techniques d’inspiration cognitive-comportementale pourraient être envisagées sous forme de désensibilisation par les techniques de l’exposition, de prévention de la réponse.
Dans d’autres cas, l’association des parents du patient est grandement souhaitée, notamment lorsque les manifestations du trouble suscitent des réactions inappropriées de leur part (incompréhension, sous-estimation de la souffrance, railleries, remontrances, etc.).

Une crainte appelée à croître
A l’ère de la montée en puissance du paraître et du corporétisme, la prévalence des craintes liées au vécu inesthétique du corps chez les adolescents est appelée à croître dans l’avenir. Il est donc important d’attirer l’attention sur une problématique qui, ignorée ou mal connue par la majorité des praticiens, reste encore très éloignée de la recherche psychopathologique. D’où le risque pour le clinicien de passer à côté d’une source insoupçonnée de souffrance en cette période des plus tumultueuses de l’existence.

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