Qualité spermatique

Qualité spermatique 06 février 2019

 L’apport de la génétique

L’infertilité masculine reste un véritable tabou social au Maroc faisant appel aux techniques conventionnelles limitées à un spermogramme-spermocytogramme dans le cadre d’un bilan de première intention et aux techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP). Toutefois, le conventionnel jugeant la qualité spermatique reste insuffisant surtout après plusieurs échecs de tentatives d’AMP sans cause expliquée, d’où la nécessité de l’exploration de son ADN pour mieux renseigner sur la qualité spermatique. Passer à la génétique offre donc aux spécialistes d’AMP une vision plus claire et précise sur le profil des spermatozoïdes et leur compétence à donner un embryon implantatoire tout en orientant les directives du traitement avant de passer à l’AMP.

Doctinews N°117 Janvier 2019

Par le Dr Aicha Madkour

  Docteur biologiste spécialiste en immunologie de la reproduction humaine et de l’assistance médicale à la procréation


  

A travers le monde, l’infertilité toucherait des dizaines de millions de personnes, soit une moyenne de 15 % des couples et 11,5 % à l’échelle nationale d’après l’enquête menée par la Société marocaine de médecine de la reproduction (SMMR) en 2015, qui estime que le facteur causal masculin (identifié ou non) est impliqué dans la moitié des cas des infertilités. Le diagnostic de l’infertilité masculine est donc primordial. Il repose essentiellement aujourd’hui sur l’examen andrologique, le spermogramme étant le test conventionnel qui permet d’analyser les paramètres du sperme (concentration, mobilité, morphologie, vitalité) pour « donner une idée générale sur la qualité du spermatozoïde et son pouvoir fécondant ». Le praticien peut ensuite orienter le patient vers une technique d’AMP, essentiellement l’insémination intra-utérine (IIU), la fécondation in vitro classique (FIV) et la microinjection cytoplasmique du spermatozoïde (ICSI).

Spermogramme et spermocytogramme

Le spermogramme et le spermocytogramme constituent la première ligne de l’algorithme de la prise en charge de l’infertilité masculine, considérée ainsi comme le « bilan de première intention permettant de juger relativement la qualité spermatique ». Le spermogramme comprend différentes analyses incluant l’évaluation du volume de l’éjaculat, de la viscosité, du pH, de la mobilité spermatique, de la présence d’agglutinats, de la concentration, de la vitalité, de la morphologie spermatique et de la concentration en cellules rondes. Suivant les recommandations de l’OMS en 2010, l’interprétation des résultats obtenus se fait à base des normes établies par la 5e édition de l’OMS (Tableau 1). Toutefois, il faut reconnaitre que l’interprétation reste relative, surtout face au manque de consensus pour décider quelle édition de l’OMS doit être adoptée (1999 ou 2010).

La génétique du sperme

Le spermogramme reste insuffisant pour expliquer les causes d’infertilité. En effet, « 15 % des hommes infertiles ont des paramètres spermatiques normaux mais avec un profil génétique anormal », indique le Pr Moncef Benkhalifa dans ses travaux de recherches en génétique de l’infertilité masculine (Bellock et al., 2014 ; Benkhalifa et al., 2014 ; Okutman et al., 2018). Ceci remet en question l'analyse de la qualité spermatique conventionnelle qui semblerait insuffisante pour répondre à toutes les questions des infertilités masculines. L’évaluation du « profil génétique des spermatozoïdes en dévoilant leurs faces cachées » grâce à des tests moléculaires pointus trouve alors tout son intérêt.

Condensation de la chromatine

Un de ces tests s’intéresse au profil génétique-épigénétique du sperme, et notamment à l’évaluation du degré de la condensation de la chromatine, généralement analysée par la coloration au bleu d’aniline. A noter qu’il est possible d’avoir une fragmentation d’ADN spermatique sans une décondensation de la chromatine ce qui affecte les résultats d’AMP. La fragmentation de l’ADN spermatique, comme son nom l’indique, fait référence à des ruptures et à des lésions dans le matériel génétique du spermatozoïde. Son évaluation est généralement réalisée soit par la technique TUNEL (TdT-mediateddUTP Nick EndLabelling) ou le SCSA (Sperm Chromatin Structure Assay) qui montre une grande reproductibilité, une bonne fiabilité et peu de variations inter-essais au niveau des résultats (Bellock et al., 2014 ; Benkhalifa et al., 2014 ; Okutman et al., 2018).

Contenu chromosomique

Dans un autre cadre, il est intéressant d’étudier le contenu chromosomique spermatique du patient infertile indépendamment de son caryotype chromosomique en utilisant la technique de FISH (fluorescence in situ hybridization) avec 3 à 5 sondes (13, 18, 21, 22 et X/Y) dans le cadre usuel. En effet, chez les patients infertiles, et notamment chez les patients présentant une oligospermie, les aneuploïdies spermatiques seraient plus fréquentes que dans la population générale, sans dépasser 2 %, bien que les tératozoospermies sévères (macrocéphalies et globozoospermie) font l’exception (Belloc et al., 2014).

Endommagements génomiques

Par ailleurs, il arrive que des patients infertiles présentent des paramètres spermatiques normaux après spermogramme mais révèlent un taux élevé des endommagements génomiques du sperme « SpermGenomeDecays » après une analyse pointue qui regroupe l’évaluation de la décondensation de la chromatine, de la fragmentation d’ADN et de l’aneuploïdie spermatique (Figure 1). Ces cas expliquent en partie les échecs répétés en AMP. En effet, les deux études d’Ismail Kaarouch publiées en 2015 et 2018, réalisées au laboratoire Labomac en convention avec Anfa Fertility Center et le centre IRIFIV clinique des IRIS à Casablanca et la Faculté de Sciences Rabat-UM5, a montré qu’en « dépassant un seuil de SpermGenomeDecays, il y a plus de risque d’avoir des fausses couches en AMP, surtout à un âge parental avancé dépassant 40 ans » (Kaarouch et al., 2015, 2018). Il est donc clairement établi aujourd’hui que la qualité spermatique est un facteur décisif des résultats d’AMP. Ceci fait appel à ne pas se limiter aux techniques d’évaluation de la qualité spermatique dans un cadre conventionnel (spermogramme-spermocytogramme) et à donner plus d’importance à une évaluation plus profonde du profil génétique du sperme pour chercher sa face cachée et avoir une idée claire sur le degré du « Sperm Genome Decays ». Ainsi, avec un tel changement de vision, il sera possible d’établir un diagnostic plus précis cherchant à comprendre les causes souvent liées au style de vie du patient avant de passer à la FIV.

Références

- Belloc S, Benkhalifa M, Cohen-Bacrie M, Dalleac A, Chahine H, Amar E, Zini A. Which isolated sperm abnormality is most related to sperm DNA damage in men presenting for infertility evaluation. JARG. 2014, 31(5) : 527-532. - Benkhalifa M, Montjean D, Belloc S, Dalleac A, Ducasse M, Boyer P, ... & Copin H. Emerging molecular methods for male infertility investigation. ERMD. 2014, 14(1) : 37-45. - Kaarouch I, Bouamoud N, Louanjli N, Madkour A, Copin H, Benkhalifa M, Sefrioui O. Impact of sperm genome decay on Day-3 embryo chromosomal abnormalities from advanced-maternal-age patients. MRD. 2015 Oct ; 82(10) : 809-19. - Kaarouch I, Bouamoud N, Madkour A, Louanjli N, Saadani B, Assou S, Aboulmaouahib S, Amzazi S, Copin H, Benkhalifa M, Sefrioui O. Paternal age: Negative impact on sperm genome decays and IVF outcomes after 40 years. MRD. 2018. Jan. - Okutman, O, Rhouma MB, Benkhalifa M, Muller J, Viville S. Genetic evaluation of patients with non-syndromic male infertility. JARG. 2018 : 1-13.

 

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