Kamal Belhaj Soulami

Président de la Fédération nationale des syndicats de pharmaciens du Maroc

Les pharmaciens sont inquiets. Ils craignent une baisse importante de leur chiffre d’affaires alors même que nombre d’entre eux affichent un solde négatif à la banque. Soucieux de faciliter l’accès aux médicaments aux citoyens, ils ne s’opposent pas à la baisse des prix du médicament, mais demandent des mesures d’accompagnement. Entretien avec Kamal Belhaj Soulami, pharmacien et Président de la FNSPM.

Kamal belhaj soulami

Président de la Fédération nationale des syndicats de pharmaciens du Maroc

Doctinews N°36 Août/Septembre 2011

 

Doctinews. Lors du congrès que vous avez organisé en juin dernier, vous avez souligné que la profession faisait face depuis plusieurs années à une crise financière chronique. En quelques chiffres, pouvez-vous nous décrire la situation dans laquelle se trouvent les officines ?

Kamal Belhaj Soulami. Le secteur de la pharmacie connaît des difficultés depuis plusieurs années et cette année a été particulièrement difficile pour notre profession. Nous allons avoir du mal à faire face, d’autant que l’économie nationale, elle aussi, est affectée. Il y a trente ans, le Maroc comptait environ 500 pharmacies. En 1994, ce nombre est passé à 3 700. Aujourd’hui, il atteint 10 700. Aucune activité de services ne peut supporter une telle croissance d’effectif, d’autant que l’achat de médicaments est un achat de besoin et non pas un achat de compulsion. Au Maroc, les besoins sont très élevés, mais la population n’a pas les moyens de se soigner. Conséquences, 3 000 pharmacies en faillite. D’après les dernières statistiques, 80 % des officines ont un bilan déséquilibré et un solde négatif à la banque, et 60 %  réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 800 000 dirhams, donc pas plus de 4 000 dirhams nets comme moyenne d’honoraires par mois.
Qu’est-ce qui explique une telle croissance du nombre d’officines ?
Dès les années quatre-vingt, la profession a réclamé l’instauration du numerus clausus pour réguler le flux des installations. Le numerus clausus existe en France, en Algérie, en Tunisie… S’il avait été accepté à cette époque, nous serions 5 ou 6000 officines en lieu et place des 10 700 d’aujourd’hui. Nous aurions pu évoluer dans un contexte financier plus favorable, permettant une meilleure création d’emploi officinal et, par conséquent, un exercice pharmaceutique idéal. Cette mesure n’avait pas pour objectif d’aider le pharmacien à s’enrichir, mais elle aurait permis de sauvegarder un équilibre économique, la pharmacie n’étant pas une activité commerciale, mais un espace de santé où l’on exerce une profession autorisée de santé et de proximité, même si la tenue d’une comptabilité, selon le code du commerce, laisse croire le contraire. Il a fallu attendre 2008, après moult et dures batailles menées par les syndicats, pour moderniser le texte de loi et pour que le principe du trois cents mètres à vol d’oiseau soit adopté. Depuis, nous sommes passés d’un millier d’installations par an à une centaine. Le vol d’oiseau est pour nous une avancée sans précédent qui a été possible grâce à la mobilisation de tous autour de la fédération.

 

Si l’on souhaite mettre en place un système solidaire, il faudra inclure toutes les catégories socioprofessionnelles. La mutualisation des risques vient de l’obligation de tous cotiser pour ceux qui en ont besoin.

Et le numerus clausus ?

Le numerus clausus, voté tout récemment, ne pourra jamais se substituer au vol d’oiseau. Si nous l’acceptons, ce sera en sus du vol d’oiseau pour éviter, par exemple, que toutes les pharmacies ne s’installent dans un même quartier ou sur une même avenue.

 

La mise en place de l’AMO (Assurance maladie obligatoire) n’a-t-elle pas élargi la clientèle et généré une croissance du chiffre d’affaires ?

Je considère que l’AMO n’existe que dans la tête des « politiques » et de ceux que cela arrange d’y croire. Aujourd’hui, 20 % de la population, uniquement, sont partiellement couverts par les 8 mutuelles, la CNOPS, la CNSS, et l’ANAM réunis. Quid des 80 % dont les pharmaciens font partie ? Le système n’est donc pas différent de celui qui existait auparavant. Si l’on souhaite mettre en place un système solidaire, il faudra inclure toutes les catégories socioprofessionnelles. La mutualisation des risques vient de l’obligation de tous cotiser pour ceux qui en ont besoin. Je vous donne un exemple. Près de 100 000 personnes travaillent dans le secteur libéral. Elles sont prêtes à cotiser avec une participation qui serait sans nul doute plus élevée que celle prélevée dans le secteur public. La loi 00/65, instaurant l’AMO, a inclus les professions libérales, mais malheureusement, alors que depuis des années nous avons fondé une alliance nationale des professions libérales à cet effet, nous n’avons toujours pas réussi à obtenir gain de cause. Les assurances privées ont peut-être intérêt à nous garder  -soit, nous sommes pour la réussite du libéral- mais comme assurance complémentaire à une assurance de base qui, elle, serait réellement obligatoire pour tous. S’il faut créer un impôt pour le faire, toute la population acquiescera.

 

La généralisation du RAMED prévue pour la fin de l’année doit permettre à une plus large partie de la population d’accéder aux soins et donc aux médicaments. Êtes-vous confiant dans ce système ?

Le citoyen consacre aujourd’hui 187 dirhams par an à l’achat de médicaments. Il dépense 1 000 dirhams en téléphone et 500 dirhams en cigarettes par an. Si le RAMED consiste à prendre en charge à 100 % les médicaments des maladies graves et handicapantes des personnes  nécessiteuses, je suis d’accord. S’il s’agit de distribuer, à l’instar de ce qui se fait aujourd’hui dans le système de santé, des produits achetés en gros à 2 dirhams, ce sera un vrai gâchis au détriment des nécessiteux. Le RAMED, pour moi, c’est prendre uniquement et totalement en charge toute personne en incapacité de paiement des traitements anticancéreux et des hépatites virales, permettre l’hospitalisation de long séjour, voire la gériatrie. Il ne faut surtout pas encourager une médecine à deux vitesses.

 

La politique de promotion des génériques est elle aussi censée faire augmenter la consommation de médicaments. La considérez-vous comme une opportunité ?

Nous accueillons positivement toutes les mesures qui peuvent aider le malade à se soigner. Nous sommes les défenseurs des princeps et des médicaments génériques, nous faisons confiance aux pharmaciens qui les fabriquent et nous avons confiance dans les différents laboratoires. Le droit de substitution doit être encouragé. Une pharmacie ne pourra plus se permettre de gérer un stock important de génériques pour un même princeps et à des PPM (Prix public marocain) différents. La population a une très grande confiance en son pharmacien, 80 % des ventes de médicaments se font en conseil pharmaceutique, en renouvellement ou en automédication. Elle continuera à nous faire confiance dans notre rôle de « substitution ». Le pharmacien n’est-il pas le spécialiste du médicament ?

 

Si vous ne comptez pas sur l’élargis-sement de la couverture médicale pour augmenter le chiffre d’affaires des pharmacies, quelles sont les solutions que vous préconisez ?

Elles sont nombreuses, très nombreuses.

 

Mesures à caractère économique
- Suppression de la TVA sur les médicaments (décision du Conseil fédéral du 6 mai) ;
- Rétablissement de l’abattement fiscal pour compenser les pertes économiques conséquentes à l’exercice normal de l’officine (médicaments cassés, périmés, coulage…) ;
- Interdiction des échantillons ;
- Rappel aux fabricants et aux distributeurs l’interdiction qui leur est faite par la loi de vendre directement des médicaments aux malades, association et organismes autres que ceux autorisés par la loi ;
- Publication d’un arrêté pour définir la pharmacopée en vigueur (dispositif médical) ;
- Suppression de tout produit à 0 % chez le grossiste ;
- Constitution de groupements d’intérêt économique ;
- Rémunération des services et de la garde ;
- Suppression des timbres FAR (décision cf 6 mai) ;
- Réintroduction de la diététique à 30 % de MRG (décision cf 6 mai) ;

 

Mesures à caractère professionnel
- Etablissement de la liste des médicaments relevant du conseil officinal (OTC), afin de libéraliser leurs marges ;
- Etablissement de la liste des médicaments à usage strictement hospitalier ;
- Etablissement de la liste des médicaments à usage hospitalier et/ou utilisés en ambulatoire, donc dispensés en officine ;
- Rendre libre et total le droit de substitution à l’intérieur du «Répertoire des génériques », la réussite de cette mesure passant obligatoirement par l’uniformisation des prix de Gx corrélée au transfert de la marge Rx en numéraire vers les Gx ;
- Instauration de « soins pharmaceutiques » pour les maladies chroniques, tels le diabète, l’hypertension artérielle, l’asthme… donc, renouvellement des dispensations avec protocole d’accord au préalable entre le prescripteur, le pharmacien et la caisse d’assurance maladie, établissement de dossiers pharmaceutiques ;
- Amendement de l’article 57, dérogation au chaînage pour les cas extrêmes, agrandissement du local et problème avec les propriétaires des murs ;
- Instauration du Numerus clausus ;
- Respect strict de la loi sur les produits vétérinaires ;
- Rendre obligatoire la formation continue et organiser les gardes avec la contribution obligatoire des syndicats ;
- Permettre la régionalisation du conseil de l’Ordre (réglé par le discours royal du 9 mars) ;
- Amendement du texte de loi sur le remplacement du pharmacien titulaire et l’assistanat afin de faciliter et d’encourager l’emploi des pharmaciens non titulaires et des étudiants ;
- Amendement de l’art 92 du code 17/04 pour permettre le passage à la SARL des pharmaciens de plus de soixante ans ;
- Permettre la déclaration électronique de l’ordonnancier ;
- Revoir de fond en comble le dahir des substances vénéneuses de 1922 ;
- Permettre les injections intramusculaires et sous-cutanées dans les pharmacies ;
- Vacciner si nécessaire ;
- Règlement des problématiques du médicament se trouvant dans les cabinets médicaux et les cliniques (problème du Botox et de l’acide hyaluronique) ;
- Anesthésiques locaux par unités des dentistes et autres ;
- Rappel à l’ordre de l’Institut Pasteur.

 

Certains pays s’orientent vers des modes de rémunération en honoraires qui tiennent compte de la prescription, du conseil… qu’en pensez-vous ?

La moyenne des prescriptions au Maroc est de 80  dirhams, le pharmacien gagne 6 dirhams en dispensant cette ordonnance. Nous souhaitons évoluer vers un autre mode de rémunération par conditionnement et nous sommes attentifs à ce qui est en vigueur ailleurs, comme au Canada et en Belgique. Nous attendons aussi de voir ce qui va être mis en place en France, par exemple, même s’il est très difficile de comparer un système couvrant 100 % de la population à un système couvrant une partie des 20 % de la population. En France, la prescription représente près de 80 % du  chiffre d’affaires de la pharmacie, le chiffre d’affaires national du médicament s’élève à 350 milliards de dirhams. Chez nous, il n’est que de 12 milliards de DH, sachant que, proportionnellement, le nombre d’officines est le même, soit 22000 en France, pour 60 millions d’habitants, et 11 000 au Maroc, pour 30 millions d’habitants.

 

La croissance du marché de la parapharmacie au Maroc ne représente-t-elle pas une opportunité pour développer le chiffre d’affaires du pharmacien ?

La parapharmacie est un domaine dans lequel nous ne nous sommes pas assez investis. Pour lutter contre la concurrence des boutiques spécialisées en parapharmacie ou des parfumeries de quartiers, certains pharmaciens ont aligné leur prix. Conséquence,  les clients commencent à demander des remises (illégales) sur le médicament. Mais le vrai problème reste l’absence presque totale de formation continue dans ce domaine, malgré  l’effort acharné des organismes syndicaux à proposer de nombreuses formations continues de qualité avec, à la clef, des intervenants de renommée internationale. Cependant, je pense qu’avec l’évolution culturelle et l’évolution des modes de consommation, la frange de la clientèle qui était attirée par le prix plus que par la traçabilité, la sécurité du produit et le conseil du professionnel de santé reviendra à la pharmacie pour ses besoins. Notre clientèle nous fait confiance, je disais plus haut que 80 % de nos ventes de médicaments sont effectués en conseil pharmaceutique ou en automédication (matières étudiées à la faculté aujourd’hui), ce qui correspond à l’évolution dans le monde. De nombreux médicaments délivrés uniquement sur prescription auparavant sont maintenant du domaine du conseil pharmaceutique. C’est le pharmacien, comme le stipule le code du médicament et de la pharmacie (L 17/04), qui oriente et conseille le malade dans le cadre d’une relation de confiance.

 

Le ministère de la Santé vient de diffuser une circulaire relative au circuit de vente des médicaments. Cette mesure était attendue depuis longtemps. Êtes-vous satisfait sur ce point ?

Tout d’abord, je voudrais apporter une précision de taille concernant cette circulaire. C’est vrai que c’est le leitmotiv de la fédération. Pas une seule réunion au ministère n’a eu lieu sans qu’on ne la demande. Mais en même temps, aucune loi n’explique ce qu’est un médicament hospitalier. Il est question de prix pour les conditionnements hospitaliers ou de prix des médicaments importés pour être dispensés uniquement à l’hôpital (qu’aucune loi ne définit). Si l’on veut être rigoriste, tous les médicaments marocains doivent avoir un PPM, et tous ces produits doivent être disponibles chez les grossistes pour être dispensés dans les pharmacies. En ce qui concerne les produits onéreux spécifiques à certaines pathologies (cancérologie, hépatites…) qui ne sont pas encore définis, la pharmacie de la CNOPS doit fermer. Nous avons accepté, dans un protocole, de dispenser ces produits avec des PPH (Prix public hospitalier) et pas des PPM. Il s’agit d’un sacrifice que nous avons accepté pour mettre ces traitements à la disposition des malades dans leur pharmacie de quartier et pour ne pas leur imposer d’aller à Rabat pour se soigner. Il est inacceptable d’obliger une personne de Dakhla, atteinte d’un cancer,  de se rendre à Rabat pour obtenir ses médicaments.  Aujourd’hui, nous n’avons toujours pas accès à un grand nombre de ces  médicaments, ce qui ne facilite pas les démarches pour les malades. Mais ce que nous dénonçons par-dessus tout, c’est le non respect du circuit de distribution par certains laboratoires et distributeurs. Nous avons constaté que certains d’entre eux délocalisaient leur stock de médicaments dans deux ou trois pharmacies vers lesquelles les malades sont redirigés. Cette pratique est inacceptable car le laboratoire doit respecter le circuit de distribution légal (laboratoire, grossiste, pharmacie).
Début septembre, nous allons entamer une série de réunions avec les différents partenaires des différents établissements pharmaceutiques. Dorénavant, nous refuserons de dispenser leurs produits s’ils ne respectent pas la dispensation stricte en pharmacie de l’ensemble de leurs gammes. Nous entamerons des actions en justice à l’encontre de quiconque aura recours à la vente directe et leurs pourvoyeurs en médicaments seront dénoncés à l’ensemble des pharmaciens du Maroc. Nous sommes très déterminés.

 

En d’autres termes, vous êtes prêts à accepter certaines dispositions qui permettraient au citoyen un meilleur accès au médicament, mais votre insatisfaction porte sur les mesures d’accompagnement ?

Avec le système qui se met en place, nous craignons une baisse de 20 % de notre chiffre d’affaires que nous ne pourrons pas supporter si nous ne sommes pas accompagnés. La suppression de la TVA, l’interdiction ferme de la vente directe des médicaments, le droit de substitution compensé, les dispositifs médicaux, le vétérinaire… sont des mesures qui, si elles sont mises en place et respectées, nous permettront au moins de sauvegarder notre situation actuelle qui n’est déjà pas florissante.
Je voudrais dire un mot si vous me le permettez. Je voudrais rassurer mes consœurs et mes confrères sur le fait que toutes les mesures seront prises pour empêcher la dégradation de notre secteur. Mieux, nous nous battrons pour améliorer la situation et nous ne nous inscrirons dans aucune politique si elle ne garantit pas, au préalable, la sauvegarde et l’amélioration sensible de notre situation en premier lieu. Nous nous attendons à des moments très difficiles. Nous comptons sur la mobilisation de tous derrière leurs syndicats.

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