Michèle Boiron

“ Je ne vois pas le Maroc fermer la porte à l’homéopathie ”

Pharmacienne de formation, Michèle Boiron est convaincue que l'allopathie et l'homéopathie ont chacune leur place à l'officine. Elle sillonne de nombreux pays pour partager son expérience de l'exercice derrière un comptoir avec les pharmaciens.

Michèle Boiron

Pharmacien, Administrateur des Laboratoires Boiron.

Doctinews N°60 Novembre 2013

Doctinews. Depuis quand les laboratoires Boiron sont-ils présents au Maroc ?
Michèle Boiron. Nous avons déposé nos premières demandes d’enregistrement de médicaments au tout début des années quatre-vingt-dix. Nous organisions alors régulièrement des manifestations pour diffuser une information auprès des professionnels de santé. En 2003, nous avons souhaité développer notre présence sur le territoire marocain et nous avons créé une filiale. Ce choix était peut-être un peu précoce car le marché n’a pas suffisamment répondu à nos attentes. Nous avons alors préféré nous retirer tout en restant présents sur le marché grâce à un partenariat que nous avons conclu avec les laboratoires Bottu, en avril 2009.

De plus en plus de pharmaciens veulent élargir le champ des traitements possibles



Quelle est votre perception de l’évolution du marché des médicaments homéopathiques ces dernières années au Maroc ?
J’ai l’impression globale que la demande est en augmentation. Jusque-là, la pénétration du marché n’a pas été à la hauteur de nos espoirs, mais il me semble que nous sommes aujourd’hui sur la bonne voie. Notre partenariat est bien organisé et les médicaments homéopathiques présentent plusieurs avantages puisqu’ils sont efficaces, sans effet secondaire, et à un prix abordable. La demande progresse aussi bien au niveau des citoyens que des pharmaciens et de certains médecins.

Comment se positionne le Maroc par rapport à des pays voisins tels que la Tunisie, l’Algérie…
Ils sont très différents. Je ne pourrais pas vous parler de l’Algérie car nous ne sommes pas présents sur ce marché. En revanche, nous sommes présents depuis très longtemps en Tunisie et le marché est bien développé. Sur le terrain de l’homéopathie, le Maroc et la Tunisie ne se ressemblent pas. Mais je pense que chaque pays est une entité différente et il nous appartient de nous adapter. Nous individualisons notre approche en tenant compte des particularités de chaque pays, comme le médecin individualise le traitement homéopathique en fonction de son patient.

Comment s’organise votre présence dans les officines ?
L’évolution est assez similaire à celle que nous avons connue en France il y a quelques années. Le rôle du pharmacien est en pleine mutation, il est de plus en plus sollicité pour apporter des conseils à ses clients, pour pouvoir répondre au mieux et éviter les effets secondaires de certains médicaments, il sera amené à proposer des médicaments homéopathiques. Bien souvent, d’ailleurs, ce sont les clients qui encouragent le pharmacien à proposer des médicaments homéopathiques. Ils sont de plus en plus informés et éduqués, ils se documentent, tout comme d’ailleurs les pharmaciens et les médecins qui s’intéressent de plus en plus à l’homéopathie.

Comment les médecins perçoivent-ils l’homéopathie au Maroc ?
De plus en plus de médecins sont homéopathes et de plus en plus d’entre eux sont sollicités par des patients qui demandent des conseils ou des prescriptions homéopathiques. Ils s’ouvrent, au même titre que les pharmaciens. Je ne vois pas le Maroc fermer la porte à l’homéopathie, lui qui l’a ouverte en mettant en place un diplôme universitaire pour former les professionnels de santé. Cette démarche a été initiée par le CEDH (Centre d’enseignement et de développement de l’homéopathie) en France, avec l’appui de l’Université Mohammed V Souissi. La professionnalisation et l’intégration de l’homéopathie passent par la formation et nous n’avons pas la chance d’avoir un support tel que celui de la faculté dans tous les pays. Le signe est fort.

Faut-il être formé à l’homéopathie pour prescrire des médicaments homéopathiques ?
Oui, bien sûr, il faut une formation, mais il y a plusieurs niveaux possibles. L’homéopathie, pour traiter un symptôme aigu, peut être pratiquée par toute personne formée à la matière médicale (médecins, sages-femmes, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens...). Le médecin homéopathe exerce différemment. Il prescrit les médicaments en tenant compte du terrain de son patient. Il individualise chacune de ses prescriptions et doit être formé pour cela de manière beaucoup plus approfondie. Chacun a son domaine d’intervention en tenant compte des différents paliers. Il est également possible d’utiliser certains traitements homéopathiques en automédication, comme l’Arnica par exemple. Lorsqu’un enfant tombe, on lui donne de l’Arnica !

Peut-on prescrire à la fois des médicaments allopathiques et des médicaments homéopathiques ?
Oui, tout à fait. Il n’existe aucune contre-indication entre les deux thérapeutiques. Il est possible, par exemple, de prescrire un traitement homéopathique dans la journée à un patient qui présente une rhinite allergique pour éviter les risques de somnolence, et un antihistaminique le soir avant le coucher. Par contre, la manière de prendre les médicaments varie. Il est important de renouveler la prise de médicaments homéopathiques plusieurs fois par jour car la répétition renforce l’efficacité. Puis on espace les prises avec l’amélioration et on arrête lorsque les symptômes ont disparu. Mais il est tout à fait envisageable de prescrire un traitement homéopathique et allopathique en parallèle, en particulier lors de traitements chimiothérapiques, par exemple, pour en diminuer les effets secondaires. Bien sûr, il existe des terrains et des domaines privilégiés pour l’homéopathie. Je pense, par exemple, à la femme enceinte, aux sportifs, aux personnes âgées ou à des désagréments tels que l’herpès labial, les coliques du nourrissons… Mais les antibiotiques ou les antalgiques sont des outils merveilleux dont il ne faut pas se priver. Pourquoi, par exemple, ne pas donner dans un premier temps un médicament homéopathique pour faire baisser une fièvre et réajuster à l’aide d’un traitement allopathique si nécessaire. « Avancer pas à pas », telle est en quelque sorte notre vision. D’ailleurs, de plus en plus de médecins spécialistes (pédiatres, ORL, gynécologues…) s’inscrivent pour suivre la formation en homéopathie au Maroc. Ils sont parfois confrontés à des limites dans leurs pratiques et veulent élargir le champ des traitements possibles. Un médecin spécialiste ne prescrira jamais uniquement de l’homéopathie. Il ajoute un outil à son arsenal thérapeutique qui n’est pas en contradiction avec l’allopathie.

De plus en plus de patients recourent à l’homéopathie pour lutter contre les effets secondaires liés à certains traitements lourds comme la chimiothérapie. Comment réagissent les oncologues ?
A l’annonce d’un cancer, environ 60 % des patients s’ouvrent à une médecine complémentaire et alternative. Parmi ces 60 %, 40 % se tournent vers l’homéopathie. Il est important que des médecins se forment dans ce domaine, et de plus en plus de séminaires dédiés à la cancérologie font justement une place à l’homéopathie. Aujourd’hui, en France, certains hôpitaux proposent une consultation en homéopathie dans le panel de soins de support destiné aux patients. Cette stratégie, efficace pour le patient, a permis aux oncologues et au monde hospitalier de porter un autre regard sur cette discipline qui ne présente que des avantages.

L’obtention d’une Autorisation de mise sur le marché (AMM) d’un médicament homéopathique présente-t-elle des particularités ? Les démarches sont-elles plus compliquées ?
Tout dépend des pays. Je ne dirais pas que les démarches sont plus compliquées, mais elles ne sont pas facilitées car les dossiers sont conçus pour les médicaments allopathiques. Pour illustrer, je dirais que nous ne rentrons pas dans toutes les « cases » des dossiers, d’autant que les affaires règlementaires diffèrent dans chaque pays. En revanche, nous n’avons pas à répondre aux mêmes exigences en matière de toxicologie de nos substances que les médicaments allopathiques.

Qu’en est-il au Maroc ?
Nous avons toujours obtenu assez rapidement nos autorisations de mise sur le marché et entretenu de bonnes relations avec le ministère de la Santé. Nous n’intervenons pas en direct, mais par l’intermédiaire de notre distributeur qui possède les AMM et se charge de faire le lien. Voilà d’ailleurs une particularité du Maroc. Régulièrement, nous demandons le renouvellement des AMM, ce qui n’a jamais posé de difficultés.

Quelles sont les spécialités disponibles au Maroc ?
Nous avons mis sur le marché une quinzaine de spécialités et nous couvrons différents champs tels que l’ORL, la traumatologie, la rhumatologie, la dermatologie, la grippe… Nous proposons aussi bien les unitaires (médicaments qui ne comportent pas d’indication thérapeutique, ni de posologie) à différentes dilutions qui sont conditionnées en tubes (granules) comme l’Arnica, la Belladonna… que les spécialités (qui comportent des indications thérapeutiques accompagnées d’une posologie) comme le Sédatif PC, le Stodal en sirop, le l’Oscillococcinum, le Coryzalia…

Que représente cette offre par rapport à l’offre globale des Laboratoires Boiron ?
Il s’agit des principales spécialités qui ont aujourd’hui largement fait leur preuve. D’ailleurs, Sédatif PC, Stodal et Oscillococcinum, qui représentent le top trois de nos ventes, sont disponibles au Maroc.

Que représente l’activité recherche et développement pour les laboratoires Boiron ?
La recherche et développement est une activité essentielle pour nous. Nous conservons toutes les spécialités que nous avons développées au fil du temps et il nous arrive de découvrir, 50 années plus tard, une utilisation qui n’était pas prévue initialement. Le champ de recherche est large et, depuis quelques années, nous avons décidé d’intensifier nos activités de recherche même si nous sommes limités par la réglementation et le cadre des études cliniques. Nous travaillons plus particulièrement dans le domaine de la recherche pharmaco-épidémiologique afin de comparer deux stratégies médicamenteuses pour une même infection. Il s’agit d’études menées en double aveugle, randomisées... et dont certaines prouvent que les traitements homéopathiques obtiennent les mêmes résultats en termes d’efficacité que les médicaments allopathiques avec les avantages non négligeables de l’absence d’effets secondaires et de facilité de prise, notamment lorsqu’il s’agit de granules très appréciées des enfants. Quoi qu’il en soit, tous les médicaments que nous mettons sur le marché sont issus d’un travail de recherche important.

Comment sont nés les laboratoires Boiron ?
Les laboratoires Boiron sont nés de la rencontre entre le René Baudry, pharmacien et fondateur du Laboratoire central homéopathique, puis du Laboratoire central homéopathique Rhodanien, et Jean et Henri Boiron, deux frères jumeaux pharmaciens et titulaires d’un doctorat de sciences. René Baudry avait été sollicité par les médecins de l’Ecole de l’homéopathie moderne pour créer un laboratoire national de fabrication de médicaments homéopathiques. Il souhaitait conserver son entité lyonnaise et a fait appel, en 1932, à Jean et Henri Boiron pour l’épauler. Jean, mon père, a pris en charge le développement de l’entité lyonnaise et Henri, mon oncle, celui du laboratoire parisien. L’entité des Laboratoires Boiron telle qu’elle existe aujourd’hui a été créée en 1967, réunissant l’activité parisienne et l’activité lyonnaise. Depuis, nous sommes toujours restés une entreprise familiale. Nous sommes une petite entité comparativement aux grands noms de l’industrie pharmaceutique. Nous travaillons avec 4 000 collaborateurs en France et à l’international, nous sommes présents à l’étranger à travers 18 filiales et nos médicaments sont distribués dans une soixantaine de pays.

Et vous-même, comment êtes-vous entrée dans cette aventure ?
Mon père était pharmacien et ma mère était pharmacienne. De mon côté, je voulais être professeur d’anglais. Finalement, au moment de m’engager, j’ai opté pour la pharmacie. Une fois diplômée, j’ai rejoint la pharmacie de ma mère (mon père détenait le laboratoire et ma mère la pharmacie) et je me suis passionnée pour ce domaine. À cette époque, certaines pharmacies étaient exclusivement spécialisées dans le domaine de l’homéopathie, ce qui était le cas de l’officine de ma mère. Bien que cela me semblait réducteur, je suis restée une dizaine d’années avant d’acheter une petite officine allopathique dans les environs de Lyon. Partant du principe qu’un pharmacien doit proposer tous les médicaments à ses clients, j’ai introduit l’homéopathie dans cette officine qui a fini par devenir la référence en homéopathie dans le quartier. À la demande de ma mère, une dizaine d’années plus tard, j’ai cessé cette activité pour la rejoindre. Mais j’ai accepté à la seule condition que l’allopathie soit introduite dans sa pharmacie. Je considère, en effet, qu’il ne faut se priver d’aucune possibilité thérapeutique. D’ailleurs aujourd’hui, en France, toutes les pharmacies proposent des médicaments allopathiques et des médicaments homéopathiques et, de ce fait, il n’y a plus de pharmacies spécialisées. Ma pharmacie a été vendue en 2005 et, depuis, je sillonne de nombreux pays pour partager avec les pharmaciens mon expérience de l’exercice derrière un comptoir, convaincue que l’allopathie et l’homéopathie ont chacune leur place à l’officine.

Vous êtes l’auteure, avec un confrère pharmacien, d’une série d’ouvrages destinés aux pharmaciens. Comment est née cette idée ?
La discipline de l’homéopathie était principalement enseignée aux pharmaciens par des médecins. Je suis partie du principe que les pharmaciens doivent parler aux pharmaciens et les médecins aux médecins. Avec François Roux, pharmacien en exercice dans la région de Toulouse, nous avons rédigé un premier ouvrage, en 2008, intitulé « Homéopathie et prescription officinale » dans lequel sont décrites 43 situations cliniques. Depuis, nous avons développé une collection thématique. Nous avons publié plusieurs ouvrages consacrés à l’ORL, aux troubles anxieux, à la gynécologie… et nous venons de terminer le livre dédié à l’accompagnement en cancérologie. Conçus au départ pour l’officine, ils sont finalement utilisés par de nombreux professionnels de santé car ils sont simples d’accès et applicables à tout le monde.

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