Yves Souteyrand

“ Le Maroc a la chance de bénéficier d’un programme de qualité dans le domaine de la lutte contre le cancer ”

L’Organisation mondiale de la santé et le Maroc entretiennent des relations de longue date. Ensemble, ils définissent tous les cinq ans une stratégie de coopération qui tient compte de priorités communes, appuyée par un programme budgétaire défini par biennie. Représentant de l'Organisation mondiale de la Santé au Maroc depuis le 1er décembre 2012, M. Yves Souteyrand fait le point sur cette coopération qui s’inscrit dans la continuité.

M. Yves Souteyrand

Représentant de l’OMS au Maroc

Doctinews N°66 Mai 2014

Doctinews. L’ouverture du bureau de représentation de l’OMS au Maroc date de 1986. Cependant, les relations entre l’OMS et le Maroc sont plus anciennes puisque l’accord actuellement en vigueur date de 1961. Quel est l’objet de cet accord ?
M. Yves Souteyrand. L’accord actuellement en vigueur, signé en 1961, porte sur la fourniture d’une assistance technique de caractère consultatif. Il traduit le rôle de l’OMS qui consiste à apporter un appui technique au secteur de la santé des pays. L’OMS est en effet l’agence technique des Nations Unies dont la vocation est de proposer une expertise dans le domaine de la santé. Le ministère de la Santé est notre point d’entrée, mais notre champ d’intervention couvre l’ensemble du secteur de la santé et concerne tous les intervenants (société civile, parlementaires, départements ministériels…) dont l’activité est en lien direct avec ce secteur.

il faut s’attendre à ce que les exigences et les revendications des citoyens augmentent



Comment s’articule la coopération ?
L’OMS et le Maroc définissent une stratégie de coopération à moyen terme qui porte sur une durée de cinq ans. Nous sommes actuellement en phase de développement de la stratégie 2014-2019 puisque la précédente a pris fin en 2013. Parallèlement, l’OMS élabore un programme budgétaire par biennie, programme qui permet de répondre aux objectifs définis dans la stratégie. Nous venons d’entamer une nouvelle biennie avec la signature par monsieur le ministre de la Santé, en janvier 2014, d’un programme de travail conjoint.

Sur quoi s’appuie ce programme de travail et comment est-il défini ?
L’OMS est actuellement en phase de réforme. L’un des éléments importants de cette réforme vise à assurer que les priorités de travail soient définies par les pays eux-mêmes. L’Assemblée mondiale de l’OMS, qui réunit les ministres de la Santé des 194 états membres et constitue en quelque sorte le conseil d’administration de l’Organisation, a défini 23 secteurs d’activité prioritaires organisés en 5 catégories (maladies transmissibles, maladies non transmissibles, santé à tous les âges de la vie, systèmes de santé et surveillance, préparation et réponse). Par exemple, dans la catégorie maladies transmissibles figurent le VIH Sida, la tuberculose, la malaria, les maladies tropicales négligées et les maladies à prévention vaccinale. À partir de cette liste, il a été demandé aux pays de sélectionner au maximum 10 secteurs de programmes pour lesquels l’appui de l’OMS est le plus attendu et autour desquels est élaboré le programme. Pour la biennie 2014-2015, par exemple, le Maroc a choisi les maladies à prévention vaccinale dans la catégorie des maladies transmissibles. Il a opté, dans un autre secteur, pour les maladies non transmissibles et la santé mentale ou encore pour le renforcement de l’application du Règlement sanitaire international (RSI). L’idée consiste à proposer une liste de champs d’intervention large et d’engager une réflexion pour identifier les domaines où l’appui de l’OMS est le plus attendu en évitant l’éparpillement dans un trop grand nombre de microprojets. Pour la biennie 2014-2015, le programme de travail entre l’OMS et le Maroc porte sur huit domaines, un peu plus en réalité, car l’OMS apporte son appui de manière récurrente dans des domaines comme la transfusion sanguine ou soutient des thèmes émergents comme celui du vieillissement et santé, par exemple.

À propos de la stratégie de coopération en cours de finalisation, quels seront, à votre avis, les principaux axes de travail ?
Le programme de travail dans le cadre de la stratégie de coopération s’élabore à la fois à partir des priorités du Maroc en matière de santé telles qu’elles sont définies dans la stratégie sectorielle 2012-2016 et des priorités de l’OMS validées par l’Assemblée mondiale de la santé : la couverture universelle en santé ; la lutte contre les maladies non transmissibles ; les déterminants économiques, sociaux et environnementaux de la santé ; la mise en œuvre du règlement sanitaire international (RSI) ; l’accès à des médicaments et produits de santé de qualité ; les objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Elles correspondent largement aux priorités pour lesquelles la relation entre le Maroc et l’OMS est engagée à court et moyen terme. Ainsi, la lutte contre les maladies non transmissibles est désormais un domaine prioritaire pour le Maroc qui est en phase de transition épidémiologique. Le pays a connu des succès dans la lutte contre les maladies transmissibles : élimination de pathologies telles que la bilharziose, le paludisme ou la poliomyélite, une politique de vaccination performante, des succès dans la lutte contre le sida, une volonté politique pour lutter contre la tuberculose. Ces résultats se traduisent dans les indicateurs de santé tels que, par exemple, l’augmentation de l’espérance de vie. Le revers de la médaille est l’émergence des maladies non transmissibles qui représentent 75 % de la mortalité au Maroc.

Ce pourcentage est-il particulièrement élevé ?
Ce pourcentage est un des plus élevés de la région, mais il n’est pas exceptionnel. Il faut essayer de contrôler les décès prématurés liés aux maladies non transmissibles et agir sur des facteurs tels que l’alimentation, l’obésité, la sédentarité, le tabagisme ou la consommation d’alcool. Il faut promouvoir les « modes de vie sain » pour mieux contrôler ces maladies. La prise en charge est également un volet sur lequel il faut intervenir. Le Maroc a la chance de bénéficier d’un programme de qualité dans le domaine de la lutte contre le cancer mené avec la Fondation Lalla Salma de prévention et traitement des cancers qui a permis de hisser le pays au rang de ceux qui remportent de vrais succès. D’autres pathologies, comme le diabète ou l’insuffisance rénale chronique, nécessitent des efforts de même nature. Il faut, d’autre part, intensifier les efforts de promotion de la santé et mettre en place des actions précises, ciblées, y compris dans le domaine de la lutte contre le tabac. Sur ce domaine, nous œuvrons afin que le Maroc, qui a signé dès 2004 la convention-cadre de lutte contre le tabac de l’OMS, la ratifie et devienne une des parties prenantes à cet important traité. Le Maroc est en effet l’un des très rares pays à ne pas l’avoir ratifiée. Des efforts ont été réalisés en matière de lutte contre le tabac, mais ils sont encore insuffisants. La ratification de la Convention donnerait une force juridique à l’engagement du Maroc dans ce domaine.

La couverture universelle en santé est une priorité pour l’OMS. Elle en est également une pour le Maroc. Quel est le champ d’intervention de l’OMS ?
La coopération entre l’OMS et le Maroc est importante dans ce domaine. La couverture universelle en santé, appelée couverture médicale de base au Maroc, repose sur trois piliers. Le premier concerne l’accès de toute la population à un dispositif de couverture du risque lié à la maladie. Au Maroc, il existe encore une catégorie de population qui n’est pas intégrée à un tel dispositif, celle des travailleurs indépendants et professions libérales.
Le deuxième pilier repose sur un accès aux soins qui n’affecte pas les ressources des usagers et n’engendre pas de dépenses catastrophiques en santé. Nous savons, aujourd’hui, que 53 % des dépenses en matière de santé sont directement supportées par le patient. Ce chiffre n’est pas exceptionnel comparativement à d’autres pays de même niveau de développement, mais il reste trop élevé. À noter toutefois qu’au Mexique, pays cité en exemple en matière de réussite dans le domaine de la couverture universelle, ce chiffre s’élève à 49 %.
Enfin, le troisième pilier porte sur une offre de services de qualité. On sait que l’offre est quantitativement et qualitativement insuffisante dans la plupart des régions. Il faut intensifier la collaboration dans ce sens et l’OMS n’est pas le seul partenaire d’appui à la mise en place de la couverture universelle en santé au Maroc. L’Union européenne, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement apportent également un appui technique et budgétaire. Dans ce domaine, l’appui technique de l’OMS est surtout dirigé vers l’offre de services (panier de soins, développement de la médecine de famille, accréditation des établissements de soin…).

Quels sont les autres axes de travail que vous avez identifiés ?
Nous allons continuer à apporter notre appui dans le domaine des déterminants sociaux de la santé et appuyer le ministère de la Santé à impliquer les autres départements sur cet aspect. Il s’agit de prendre en considération la dimension santé dans l’élaboration de toute politique publique. Le Maroc projette de créer une commission nationale sur les déterminants sociaux de la santé. De notre côté, nous allons déployer des instruments de mesure de l’impact des politiques publiques sur la santé, point de départ pour mettre en place des actions correctives.
Nous allons également continuer à accompagner le Maroc dans la mise en œuvre de la réforme de la santé publique. Cette réforme devrait se traduire par l’instauration d’une loi sur la santé publique et, si les autorités le décident, à la création d’une agence de la santé publique. L’accompagnement technique de l’OMS porte notamment sur la production d’informations épidémiologiques de qualité et le renforcement des dispositifs de laboratoires afin de renforcer le système de veille sanitaire.
 
Priorités et continuité, telles sont, en quelque sorte, les bases de la coopération ?
Il est difficile de trancher entre passé récent, présent et futur car nous travaillons dans la continuité et tout ce qui a été entrepris continue de faire sens. Si je prends, par exemple, la mortalité maternelle et infantile, la collaboration s’inscrit nécessairement dans la continuité. Le Maroc est un pays qui a fait des progrès considérables en matière de réduction de la mortalité maternelle et infantile, mais les efforts doivent être encore renforcés pour garantir l’atteinte des objectifs 4 et 5 du millénaire pour le développement. Le Maroc a participé à une réunion organisée début 2013 à Dubaï avec huit autres pays de la région EMRO afin de définir un plan d’action opérationnel pour permettre l’atteinte de ces objectifs. Le ministère de la Santé a identifié, en collaboration avec l’OMS, l’Unicef et le FNUAP (Fonds des Nations Unies pour la population) les actions prioritaires à mener dans les 9 régions du Maroc les plus en retard afin de mettre à niveau la qualité des soins, la formation des professionnels, les systèmes de suivi de l’information… pour que les objectifs puissent être atteints dans ces régions et au niveau national.

Selon vous, le Maroc atteindra-t-il ces objectifs ?
L’échéance 2015 est proche et il reste encore des efforts à faire. Il est probable que l’objectif 4, lié à la mortalité infantile, sera atteint. Concernant la mortalité maternelle (objectif 5), l’objectif sera également atteint en intensifiant les actions. Un taux de mortalité maternelle supérieur à 100 pour 100 000 femmes est trop élevé dans un pays comme le Maroc au regard de son niveau de développement. L’OMS est très impliquée, tout comme les autres agences des Nations Unies concernées. Il existe également une forte coopération avec l’Espagne. Quoi qu’il en soit, tout ne s’arrêtera pas en 2015 car, je le répète, ces actions s’inscrivent dans la continuité. Il est déjà question d’objectifs post 2015.
 
La santé est actuellement au cœur des débats au Maroc. À quoi cette prise de conscience est-elle due ?
La demande de la population est forte. Le printemps arabe, même s’il n’a pas eu la même ampleur au Maroc que dans d’autres régions, a donné un signal clair. L’accès à l’information s’est intensifié avec le développement des réseaux sociaux et les citoyens savent ce qui se passe ailleurs. Ils attendent des autorités une réponse qui soit à la hauteur de ce qu’ils savent de l’extérieur. Un élan fort a été donné au Maroc avec la nouvelle Constitution qui reconnaît le droit à la santé, et la 2e Conférence nationale de la santé (juillet 2013) ouverte par une Lettre de Sa Majesté qui a mis l’accent sur l’exigence de la couverture universelle en matière de santé.
La santé devient un élément fondamental du débat social. Je crois que tout le monde a compris que la santé est un facteur de développement et pas uniquement une source de dépenses. La question est comment passe-t-on à la vitesse supérieure, d’autant que le secteur de la santé est en compétition avec d’autres secteurs pour l’octroi des budgets. Or, il faut s’attendre à ce que les exigences et les revendications des citoyens qui portent notamment sur la pénurie de ressources humaines et matérielles, sur les difficultés d’accessibilité géographique et financière (y compris la corruption) aux soins de santé, et sur la qualité des services rendus par les établissements de santé, augmentent. Avec la mise en place du Ramed, qui est une magnifique initiative, la demande de la population en services de soins va également s’accentuer. Si l’offre ne suit pas, le déséquilibre risque d’augmenter les frustrations.
 
Parmi les priorités pour la biennie 2014-2015, le Maroc a notamment opté pour la mise à niveau du Règlement sanitaire international. La mise en œuvre de ce règlement, entré en vigueur en 2007, est une préoccupation majeure pour l’OMS. Quel en est l’objectif ?
Le Règlement sanitaire international constitue un cadre mondial qui vise à assurer que tous les pays prennent les mesures nécessaires pour limiter la propagation de risques sanitaires à dimension internationale. Il s’agit à la fois d’informer et de déployer un dispositif efficace pour protéger la population. Les risques liés à la santé ne s’inscrivent pas uniquement dans le contexte d’un seul pays. Les deux exemples les plus récents et actuels concernent l’épidémie liée au MERS Coronavirus qui a émergé en Arabie saoudite et l’épidémie liée au virus Ebola, essentiellement concentrée en Guinée, avec quelques cas identifiés au Libéria, en Sierra Léone et au Mali. Face à de tels risques, il est primordial que les états jouent le jeu de la transparence et qu’ils soient en mesure de déployer, avec l’appui des partenaires, les dispositifs nécessaires pour limiter les risques de propagation. À cet égard, le Maroc, où aucun cas de contamination par le virus Ebola n’a été enregistré, a mis en place un dispositif, notamment au niveau de l’aéroport de Casablanca, de surveillance renforcée pour les voyageurs en provenance des pays à risque. Les autorités marocaines sont très engagées dans ce domaine et, pour l’OMS, il importe que tous les pays le soient. D’ailleurs, le RSI ne couvre pas que le risque épidémique, il s’étend à l’ensemble des risques sanitaires, par exemple, ceux liés à des événements chimiques et nucléaires.

Vous avez longtemps travaillé sur le volet VIH/Sida au sein de l’OMS. Vous avez un peu plus haut des succès dans la lutte contre le Sida au Maroc. Pouvez-vous étayer ?
Je dirais que le Maroc a bénéficié d’un contexte favorable pour la réponse au VIH, marqué par la présence d’une société civile très engagée, représentée notamment par l’Association de lutte contre le sida et sa présidente, le Pr Hakima Himmich, qui a joué un rôle de plaidoyer auprès des autorités pour une riposte forte à cette épidémie. Le Maroc a également mis en place un programme national de lutte de bonne qualité et le pays est aujourd’hui celui qui a le mieux répondu au problème de l’accès au traitement dans la région. Les efforts portent maintenant sur la prévention et le dépistage, car beaucoup de personnes porteuses du virus ne sont pas informées de leur statut. La dernière campagne lancée par le ministère a d’ailleurs permis de dépister un nombre important de cas de séropositivité. L’intensification du dépistage va entraîner une montée en puissance des besoins en matière de traitement et donc une élévation du coût de la prise en charge, mais l’engagement des pouvoirs publics et les financements substantiels accordés par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme devraient permettre d’y faire face.

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