Aïcha Ech-Chenna

“ Un enfant qui vient au monde a le droit de vivre avec sa maman, et sa maman a le droit de vivre avec lui. ”

Présidente et fondatrice de l’Association solidarité féminine en 1985, Aïcha Ech-Chenna mène sans relâche un combat pour que les enfants de mères célibataires puissent vivre avec leur maman et que ces mamans puissent vivre avec leurs enfants. Un changement de mentalités qui peine à s’opérer.

Aïcha Ech-Chenna

Présidente et fondatrice de l’Association solidarité féminine

Doctinews N°79 Juillet 2015

Doctinews. Comment avez-vous été amenée à créer l’association Solidarité féminine ?
Aïcha Ech-Chenna. L’association Solidarité féminine a été créée le 19 novembre 1985, mais sa genèse remonte à la fin des années 50. J’ai commencé à travailler très jeune, à l’âge de 17 ans, tout en étant volontaire dans un cadre associatif. Le hasard a voulu qu’à l’époque, entre 1959 et 1960, la première association dans laquelle je me suis engagée soit la Ligue marocaine de protection de l’enfance et d’éducation sanitaire. Elle avait besoin de personnes de bonne volonté qui puissent former et informer les mamans et les personnes atteintes de tuberculose dans des domaines tels que l’alimentation, l’hygiène, la vaccination… De là date mon premier contact avec des enfants abandonnés que j’ai vus sans les voir car j’étais alors trop jeune pour comprendre.
Un peu plus tard, j’ai entrepris des études pour devenir infirmière et j’ai à nouveau côtoyé des enfants abandonnés, toujours sans avoir mis les mots sur le drame qui les entourait, eux et leurs mamans dont il ne fallait surtout pas parler.
A l’issue de ma formation, j’ai poursuivi mon engagement dans le monde associatif. J’étais membre d’une association de rencontres internationales et nous étions à la recherche d’un thème d’étude. Nous avons opté pour la planification familiale. Nous étions en 1965 et le planning familial a fait son entrée au Maroc un an plus tard, en 1966. Professionnellement, je travaillais au service d’éducation sanitaire et j’ai beaucoup appris tout au long de cette période au cours de laquelle j’ai tissé beaucoup de liens qui m’ont ouverts, par la suite, beaucoup de portes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à prendre conscience du drame des enfants abandonnés et des difficultés auxquelles étaient confrontées les mères célibataires.

l’éducation sexuelle devrait être à la portée de tout le monde



Un événement vous a-t-il plus particulièrement marqué ?
Dans les années 1972-1973, j’étais volontaire au sein de l’Union nationale des femmes marocaines, une association marocaine de planification familiale. Une jeune fille est venue nous demander de l’aide. Elle était dans son neuvième mois de grossesse et sa mère lui avait demandé de quitter la maison pour « vider son ventre » avant de revenir. Mais à cette époque, nous n’avions rien à lui proposer, excepté accoucher, abandonner le bébé et rentrer chez elle ! Or, elle ne voulait pas abandonner son bébé. J’étais moi-même maman et donc particulièrement sensible à sa détresse. Avec deux amies, en dehors du cadre associatif, nous l’avons hébergée et nous sommes allés à la rencontre de ses parents pour tenter de trouver une solution. La démarche n’a pas été facile mais son père, qui n’était pas au courant de la situation, s’est finalement montré très compréhensif, à condition que le père biologique de l’enfant accepte le mariage. Il a accepté et l’acte a été signé. Une semaine plus tard, lorsque l’enfant est né, il a porté plainte contre sa femme et son beau-père car il était écrit sur l’acte de mariage que la jeune fille était nubile ! Heureusement, cette jeune fille a tout de même pu rentrer chez elle car l’acte de mariage a en partie sauvé l’honneur de la famille.

Que s’est-il passé pour vous après ?
En 1981, alors que je rentrais de congé de maternité, j’ai vu dans le bureau de l’assistante sociale préfectorale une jeune femme, vraisemblablement issue du monde rural, avec un bébé mis au sein. Au moment où l’assistante sociale lui a présenté l’acte d’abandon sur lequel elle devait apposer ses empreintes digitales, elle a tiré l’enfant de son sein, le lait a giclé sur son visage et il s’est mis à hurler. Je n’ai jamais pu oublier cette image. Je ne crois pas que cette jeune fille voulait abandonner son bébé. Je suis rentrée chez moi, je n’ai pas dormi de la nuit, et j’ai juré : « Plus jamais ça ».
Puis un poste d’assistante sociale s’est libéré que j’ai obtenu bien que je n’étais pas formée. J’ai demandé à une Sœur de l’Eglise, elle-même assistante sociale, de m’aider à apprendre le métier. Elle m’a amenée voir comment étaient élevés des enfants de mères célibataires que les mamans refusaient d’abandonner. Ils étaient confiés à des gardiennes qui habitaient dans des taudis et grandissaient dans des corbeilles à légumes. Lorsqu’ils commençaient à marcher, ils étaient attachés pour éviter qu’ils ne sortent. Nous étions révoltées et avons décidé de nous battre pour que ces bébés puissent grandir dans un lieu adapté et que les mamans ne soient plus obligées de les donner ou de les placer. Nous avons frappé à beaucoup de portes, nous avons reçu beaucoup de paroles encourageantes, mais pas de locaux. Finalement, les Sœurs de la Maison de l’enfant nous ont proposé une partie de leurs locaux et Edmond Kaiser, le fondateur de Terres des Hommes qui était de passage au Maroc, a aidé au financement de notre projet. Nous avons ouvert une première crèche où les mamans qui pouvaient justifier d’un travail déposaient leurs enfants pour une cotisation symbolique, et nous avons rédigé les premiers statuts de l’Association solidarité féminine.

Il n’était pas encore question de proposer un travail aux mamans ?
Lorsque nous avons créé l’association, nous souhaitions mettre en place une coopérative. Le gouverneur, que j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer, nous a suggéré d’opter pour le statut d’association qui propose une formation professionnelles aux mamans à l’aide de projets générateurs de revenus dont les recettes seraient reversées aux mamans seules, démunies et chargées d’enfants en bas âge. Nous avons ainsi obtenu notre premier accord officiel pour ouvrir l’association.

Où étiez-vous installées ?
J’étais membre, à ce moment-là, de l’Union nationale des femmes marocaines et la présidente nous a octroyé le premier étage de leur local, sur le boulevard du 9 avril. Mais il faut savoir que les mamans que nous accueillions étaient troublées et pas toujours éduquées, ce qui perturbait le fonctionnement de l’Union nationale. Ils nous ont donc proposé de nous installer au sous-sol. Nous y sommes restés de 1986 à 1999. Pour générer des revenus, nous avons ouvert une cantine, mais nos premiers pas n’ont pas été faciles car les mamans n’étaient pas formées, beaucoup étaient analphabètes et ne savaient pas compter. Puis, nous avons eu beaucoup de chance car le gouverneur nous a reçues officiellement avec la presse. A partir de là, plusieurs articles sont parus dans les journaux et des bailleurs de fonds, essentiellement des fondations internationales, sont venus nous apporter leur aide. La famille catholique chrétienne de Casablanca a mis à notre disposition une dépendance d’une ancienne église et nous avons ouvert un deuxième centre à Aïn Sebâa. Nous avons pu quitter le sous-sol du boulevard du 9 avril lorsque nous avons acheté la maison rose au quartier Palmier. Tout n’a pas été si simple car il s’agissait d’un investissement important, mais nous avons fini par convaincre et obtenir les financements. Nous avons installé notre propre crèche et le garage a été transformé en pâtisserie. En novembre 1999, nous avons reçu un premier don Royal. J’avais déjà en tête l’idée de créer un hammam qui soit aussi bien un lieu de travail pour les mamans qu’un lieu qui leur permette de prendre soin de leur corps. Ce don est arrivé au bon moment.

Que s’est-il passé ensuite ?
Bien que le parcours ait été semé d’embûches, nous avons pu démarrer la construction du hammam et la terminer, toujours avec l’aide des bailleurs de fonds et d’un nouveau don Royal.

Comment l’association fonctionne-t-elle aujourd’hui ?
Tant que nous étions soutenus par des bailleurs de fonds, nous pouvions accueillir 50 mamans et 50 bébés, jusqu’à 53 s’il y avait des jumeaux. Pour des raisons qui leurs sont propres, certains bailleurs se sont désengagés et nous accueillons désormais 30 mamans. Cette année, nous avons été approchés pour la première fois par une fondation marocaine, la fondation Smart, qui s’est proposée d’être notre partenaire pour la prise en charge de 10 mamans, soit 600 000 dirhams par an. Nous recevons également des dons personnels mais cela reste toujours insuffisant.
Les mamans que nous prenons en charge reçoivent une bourse, bénéficient d’une formation et de la prise en charge des soins médicaux à hauteur de 75 % (100 % pour les cas graves). Ce taux de 75 % a été instauré afin que les bénéficiaires prennent conscience que nous sommes là pour les aider à aller de l’avant mais qu’elles ont, en contrepartie, un effort à fournir. En revanche, les enfants sont entièrement pris en charge gratuitement. Avec la bourse, elles doivent se loger ce qui permet de les confronter aux contraintes de la société. La durée d’accueil est fixée à trois ans et les formations que nous proposons sont orientées autour de la cuisine, de la pâtisserie et des soins du corps (gommage, savonnage…) Nos restaurants du quartier Palmier et d’Aïn Sebâa sont ouverts au public, tout comme le Hamman. Nous leur apprenons également à lire et à écrire et nous les encadrons dans leurs démarches administratives.
 
Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontée ?
En dehors du financement car les charges sont très lourdes (impôts, charges sociales…), nous commençons à voir arriver de plus en plus de jeunes mamans titulaires du baccalauréat ou d’un diplôme plus élevé ce qui nous pose un problème de formation car celles que nous proposons ne sont pas adaptées à leur niveau.

Et les papas dans tout ça ?
L’un de nos objectifs consiste à amener le père biologique de l’enfant à le reconnaître de façon humaine. Il faut une réelle acceptation de part et d’autre car, si cette reconnaissance passe par une décision de justice, il n’y aura jamais ni amour ni paix entre l’enfant et son père. Mais vous imaginez bien que ce n’est pas toujours facile.

Que proposez-vous pour faire évoluer la situation ?
Nous n’avons pas encore la clé pour résoudre tous les problèmes qui se posent à la mère célibataire. Nous travaillons avec d’autres associations afin de sensibiliser l’opinion publique pour amener les changements des mentalités, mais toujours en épousant le creux de la vague. La France et d’autres pays occidentaux ont évolué au fil du temps en protégeant la mère et son enfant, et l’enfant également. A mon avis, il faut commencer par l’éducation sexuelle. L’éducation sexuelle devrait être à la portée de tout le monde, de toutes nos filles et de tous nos garçons.
Il est important d’ailleurs que les médecins puissent s’impliquer dans la prévention et l’information sur les moyens anticonceptionnels. L’éducation sexuelle très importante, elle est l’un des piliers humains dans la vie d’un être humain, non seulement pour lutter contre les infections sexuellement transmissibles, mais aussi pour ne pas imposer la vie à un enfant en dehors du mariage et le qualifier de bâtard toute sa vie. Les chiffres sont impitoyables à ce sujet. Selon la recherche réalisée par la Ligue marocaine de protection de l’enfance et l’UNICEF sur la période allant de 2003 à 2009, 153 enfants naissent chaque jour en dehors du mariage.
Or, un article de loi, l’article 446 de jurisprudence, précise qu’un enfant né de la fornication est considéré comme bâtard et doit rester bâtard même lorsque le test génétique est positif et que le père biologique veut le reconnaître. Si les mentalités ne changent pas, rien ne pourra évoluer. Il ne s’agit pas d’une histoire de culture. Il s’agit d’un état d’esprit. Un enfant qui vient au monde doit être protégé. Il a le droit de vivre avec sa maman, et sa maman a le droit de vivre avec lui. Il faut amener la société à s’ouvrir.

Quelle(s) leçon(s) retenez-vous de votre parcours ?
Avec le recul et tous les prix que j’ai reçus pour le travail accompli, je pense que les valeurs essentielles dans le service humanitaire sont l’abnégation et l’humilité.

Comptez-vous arrêter un jour ?
En 2007, j’ai été atteinte d’un cancer. Au départ, je ne voulais pas recevoir de soins. Puis un jour, alors que j’étais hospitalisée, je me suis adressée à Dieu et je lui ai fait la promesse que, s’il me laissait vivre, je consacrerais un quart de mon temps à ma famille et à moi-même et les trois quarts restants à la cause des mères célibataires et de leurs enfants afin, entre autres, de passer le relais. Il m’a laissé vivre mais un jour, alors que j’étais très en colère, j’ai oublié ma promesse. J’étais prête à tout abandonner. Cette nuit-là, j’ai fait un rêve qui m’a rappelée à l’ordre. J’ai une mission, j’ai promis à Dieu et je continuerai jusqu’à ce que le relais soit passé.

Un engagement salué et reconnu

En mai 2015, Aïcha Ech-Chenna a reçu le prix du meilleur leader en matière « redevabilité sociale » pour la région Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA) décerné par la Banque mondiale. Une reconnaissance supplémentaire du travail accompli pour la fondatrice de l’Association solidarité féminine déjà maintes fois récompensée, notamment par le prix des Droits de l’Homme de la République Française (1995), le prix Grand Atlas (1998), la médaille d’honneur de la Fondation Mohammed V pour la Solidarité remise par le roi du Maroc Mohammed VI (2000), le prix Elisabeth Norgall (2005), le Prix Opus, remis avec un chèque de 1 million de dollars (2009) et la Légion d’Honneur de la République Française (2013).

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