Ali Tahri Joutei Hassani

“ nous assistons à une augmentation de l’incidence du cancer du sein ”

Oncologue radiothérapeute, le Pr Ali Tahri Joutei Hassani est président de la Société marocaine de cancérologie (SMC) depuis 2013. Il est l’auteur de « Cancer du sein, connaissances et pratique » ainsi que le coordinateur du « Manuel de Cancérologie » édité par la SMC. Vaste discipline en perpétuelle évolution, la cancérologie marocaine a, depuis quelques années, rejoint les standards internationaux. Tour d’horizon.

PR ALI Tahri Joutei Hassani

Président de la Société marocaine de cancérologie (SMC)

Doctinews N°81 Octobre 2015

Doctinews. Pouvez-vous nous présenter brièvement la Société marocaine de cancérologie (SMC) ?
Pr Ali Tahri Joutei Hassani. La Société marocaine de cancérologie a été créée en 1992 par une poignée de cancérologues. A cette époque, la cancérologie était encore peu représentée au Maroc, une situation qui a beaucoup évoluée puisque la SMC regroupe actuellement plus de 300 membres (oncologues radiothérapeutes, oncologues médicaux, chirurgiens cancérologues, anatomopathologistes et radiologues spécialisés en cancérologie). Le premier volet des missions de la SMC s’articule autour de la formation médicale continue. Nous organisons chaque année un congrès et nous mettons en place plusieurs cours tout au long de l’année lors desquels nous abordons une pathologie en particulier avec la participation d’experts nationaux et internationaux. Le deuxième volet consiste à défendre les intérêts scientifiques et moraux de tous les membres de la SMC dans l’exercice de leurs fonctions.

Que sait-on sur l’épidémiologie des cancers au Maroc ?
Auparavant, nous n’avions pas d’idée précise sur l’épidémiologie des cancers au Maroc en l’absence de registre. A partir de l’année 2007, nous avons obtenu les premiers résultats du registre de la région du Grand Casablanca de l´année 2004. En 2009, le registre de la ville de Rabat de l’année 2005 a été publié. Une deuxième édition du registre de la région du Grand Casablanca a été publiée en 2012 concernant les résultats des années 2005, 2006 et 2007. Actuellement, nous sommes en mesure d’extrapoler ces résultats à tout le Maroc ce qui nous donne une idée assez précise de l’épidémiologie des cancers au Maroc. Selon la dernière édition du registre de la région du Grand Casablanca, chez la femme, le cancer du sein représente 34 % des cancers. Il est suivi par le cancer du col utérin, 13 %, de la thyroïde, 6,5 %, puis du cancer colorectal, 5 %. Chez l’homme, le premier cancer est celui du poumon, 22 %, devant le cancer de la prostate, 10 %, et le cancer colorectal, 7,2 %. La répartition des cancers au Maroc est finalement assez identique à celle des pays occidentaux. En revanche, au Maghreb, l’incidence des cancers est évaluée à environ 110 à 130 cas pour 100 000 habitants et par an alors qu’elle s’élève à 400 à 500 cas pour 100 000 habitants et par an aux Etats-Unis et à 250 à 350 en Europe. Cette différence pourrait-elle s’expliquer par des cas de cancer sous déclarés dans les pays du Maghreb et par une confrontation plus importante à la pollution, au développement de l’alimentation industrielle et/ou au vieillissement de la population dans les pays très développés ? La question reste posée.

Le mois d’octobre, également appelé « Octobre rose », est dédié à la sensibilisation à la lutte contre le cancer du sein. Quelles sont les actions prévues au Maroc dans ce cadre ?
De nombreuses campagnes médiatiques pour la sensibilisation et pour promouvoir le dépistage du cancer du sein sont déployées par la Fondation Lalla Salma – Prévention et traitement des cancers. Des centres de dépistage (dépistage gratuit) existent dans plusieurs villes du royaume.
Par ailleurs, des campagnes sont programmées tout au long de l’année, plus particulièrement dans les régions reculées du Maroc, à l’initiative des centres et services de cancérologie de tout le Maroc. Ces campagnes s’articulent autour de la prévention, de l’information et du dépistage à l’aide de mammographes et d’échographes mobiles. Les médecins qui se déplacent procèdent également à un examen clinique. Ces campagnes permettent de déceler un bon nombre de lésions cancéreuses et heureusement, dans certains cas, elles sont détectées précocement, et les patientes sont ensuite rapidement prises en charge.

Le cancer du sein est le premier cancer de la femme à l’échelle mondiale et au Maroc. Comment expliquer cette réalité ?
Le cancer du sein, qui représente 34 % des cancers de la femme marocaine, est devenu le 1er cancer féminin devant le cancer du col de l’utérus. La tendance s’est inversée depuis les années 90 car, auparavant, le cancer du col utérin était majoritaire. Nous suivons la tendance des pays occidentaux vraisemblablement parce que notre mode de vie se calque sur le leur.

N’est-ce pas également en lien avec un meilleur dépistage ?
Il est vrai que le dépistage, l’information et la sensibilisation permettent de détecter un plus grand nombre de cancers du sein et à un stade précoce parfois même infra-clinique chez des patientes qui, jusque-là, n’étaient pas identifiées et parfois mourraient sans même savoir qu’elles étaient atteintes d’un cancer. Toutefois, je pense que nous assistons réellement à une augmentation de l’incidence du cancer du sein, à l’image de ce qui se passe ailleurs.

Globalement, diriez-vous que le dépistage du cancer du sein est suffisamment précoce au Maroc ?
Lorsque j’ai commencé à exercer en cancérologie, il n’était pas rare de recevoir des patientes présentant de grosses tumeurs avec des métastases, autrement dit des cancers du sein de mauvais pronostic en raison d’un diagnostic tardif. Aujourd’hui, grâce aux campagnes d’information et de sensibilisation et au niveau culturel qui s’élève, les femmes sont de plus en plus attentives à leur santé. Elles pratiquent l’autopalpation, sont suivies régulièrement par des gynécologues, et font des mammographies de dépistage. En conséquence, les tumeurs détectées sont de plus en plus petites, nous délivrons de plus en plus de traitements moins agressifs (chirurgie conservatrice) et moins toxiques et la survie s´est nettement améliorée.
Le dépistage est incontournable et doit être réalisé tous les deux à trois ans chez la femme à partir de 45 ans (mammographie, échographie et examen clinique) et à partir de 40 ans chez celles qui présentent un facteur de risque, essentiellement des antécédents familiaux (parents de 1er degré) de cancer du sein.

La prise en charge est-elle accessible à toutes ?
L’offre de prise en charge s’est considérablement élargie ces dernières années grâce au soutien très efficace de la Fondation Lalla Salma qui a créé des centres anticancéreux et a mis à niveau les centres existants. Elle contribue également activement à la mise à disposition des traitements, même les plus chers, dispensés gracieusement dans les hôpitaux publics. Les patientes peuvent être prises en charge au sein des centres hospitaliers universitaires, des centres anticancéreux régionaux et dans des structures privées. Dans le domaine de la cancérologie, le secteur public et le secteur privé convergent dans le même sens, celui de détecter le cancer au stade le plus précoce possible afin d’offrir les meilleures chances de guérison.
 
Sur quels référentiels la prise en charge est-elle basée ?
Pour le traitement de nos patients, nous nous appuyons sur des standards internationaux, tels que ceux établis par l’European Society for Medical Oncology (ESMO), ESTRO ou NCCN par exemple. Et quel que soit le lieu où les patients sont traités, dans le secteur public ou privé, à Rabat, à Casablanca, à Marrakech ou ailleurs, ils le sont conformément aux standards internationaux. Je tiens à préciser que tous les médicaments nécessaires au traitement du cancer du sein sont disponibles au Maroc et que nous suivons le rythme des innovations avec l’introduction des dernières molécules. De plus, tous les centres de traitement sont équipés de matériel de radiothérapie de dernière génération, une arme incontournable dans le traitement du cancer du sein. La chirurgie oncologique mammaire s’est aussi développée. Les chirurgiens privilégient, quand cela est possible, la chirurgie conservatrice qui consiste à enlever la tumeur avec une marge de sécurité et à pratiquer un curage ganglionnaire afin d’obtenir un bon résultat esthétique en plus de l’impératif carcinologique.

La cancérologie de manière générale est un domaine qui a enregistré d’importants progrès au cours de ces dernières années. Comment a-t-elle évolué au Maroc ?
Le premier centre de traitement du cancer a vu le jour en 1929 à Casablanca. Il s’agissait du centre Bergonié (actuel centre Ibn Rochd). Il a été préservé après l’Indépendance. Au début, une poignée de médecins, pionniers de la cancérologie au Maroc ont été formés à Nancy. Après le centre de Casablanca, l’Institut national d’oncologie a vu le jour à Rabat en 1983 et, pendant de nombreuses années, seuls ces deux centres publics étaient en mesure d’accueillir les patients venus de tout le Maroc. La première structure privée en cancérologie a vu le jour à Casablanca en 1988. Il s’agit de la clinique Al Kindy. Peu à peu, d’autres structures se sont développées dans les différentes régions du royaume, dont des centres universitaires et des structures privées. La création de la Fondation Lalla Salma en 2005 a donné un nouveau souffle à la cancérologie marocaine car elle a permis l’ouverture de centres régionaux et le développement des CHU grâce à des équipements de pointe.
En ce qui concerne la formation, des diplômes universitaires d’oncologie médicale et de radiothérapie sont dispensés par toutes les facultés de médecine marocaines. Les médecins sont formés au Maroc avec souvent un stage de perfectionnement dans un centre expert référent à l’étranger. Pour la formation médicale continue, nous organisons des congrès, des séminaires, journées, workshops…etc. animés par des experts internationaux et il ne se passe pas un mois au Maroc sans qu’une ou plusieurs formations ne soient organisées. Les oncologues qui veulent se former ont l’embarras du choix.

Dans le domaine de la radiothérapie, la technologie évolue également avec des possibilités de traitement de plus en plus ciblés et de moins en moins toxiques. Cet équipement de pointe, qui nécessite un investissement lourd, est-il disponible au Maroc ?
Nous avons suivi le développement de la radiothérapie qui consistait, à l’origine, à traiter les patients à l’aide d’une source de cobalt 60. Aujourd’hui, pratiquement tous les centres au Maroc sont équipés d’accélérateurs linéaires avec des collimateurs mutilâmes. Il s’agit d’une radiothérapie conformationelle qui permet de cibler la tumeur et de délivrer une dose tumoricide tout en épargnant les organes sains voisins pour limiter la toxicité et les effets indésirables. Par ailleurs, de plus en plus de centres s’équipent d’appareils de radiothérapie par modulation d’intensité (IMRT), tomothérapie, radiochirurgie etc.
Les manipulateurs de radiothérapie comme les infirmières en chimiothérapie, bénéficient également de formations mises en place par la Fondation Lalla Salma. Ils suivent aussi des formations continues régulières mises en place au sein de chaque structure et lors des différents congrès.

Aujourd’hui, et grâce à tous ces progrès, les protocoles de traitement s’adaptent à chaque type de cancer. Comment sont évalués les dossiers des patients et comment s’instaurent les traitements ?
La majorité des centres organisent des réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP), une pratique qui va devenir obligatoire. Il s’agit de réunir tous les spécialistes impliqués par organe car nous assistons à une hyperspécialisation de la cancérologie (cancer digestif, cancer gynécologique, cancer thoracique…). Sont sollicités les anatomopathologistes, oncologues médicaux, oncologues radiothérapeutes, radiologues et chirurgiens pour discuter de chaque cas. Les cas simples peuvent être traités rapidement, et les cas compliqués sont étudiés plus longuement. Lorsque nous sommes confrontés à des cas exceptionnels, il nous arrive de solliciter des centres de référence à l’étranger pour demander leur avis.
Cette étape est essentielle car un cancer qui n’a pas été traité correctement dès le départ est difficilement rattrapable. Nous savons par exemple qu’un cancer qui doit être traité par chimiothérapie et/ou radiothérapie première avant d’envisager une intervention chirurgicale n’obtiendra pas les mêmes résultats thérapeutiques s’il a été préalablement opéré.
Afin d’uniformiser les pratiques, la Société marocaine de cancérologie a d’ailleurs édité en 2013 un « Manuel de cancérologie clinique » qui s’adresse aux oncologues, aux résidents, aux internes et à tous les intervenants du domaine de l’oncologie. Il a été rédigé par plus d’une centaine d´experts marocains. La deuxième édition, qui tiendra compte des toutes dernières évolutions, sera publiée en 2016.

A l’origine de toutes ces évolutions, la recherche en cancérologie est un domaine très dynamique. Quelle est la place du Maroc à ce niveau ?
La recherche est un domaine essentiel en cancérologie. Il est important que les malades surtout en stade avancé puissent intégrer des protocoles de recherche. Heureusement, la nouvelle règlementation a vu le jour ce qui nous a permis de reprendre les essais cliniques. Nous disposons au Maroc de centres de cancérologie publics et privés certifiés qui participent à des essais internationaux multicentriques.

La cancérologie est-elle une discipline qui suscite l’intérêt des futurs médecins ?
Il s’agit d’une spécialité de recherche et d’avenir et nous manquons encore de cancérologues au Maroc, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. De nouveaux centres s’installent car le besoin est réel. Dès lors que l’incidence augmente, le besoin en médecins grandit. Pour répondre à votre question, la spécialité est de plus en plus demandée et visée par les majors de promotion.

Avez-vous un message à transmettre ?
Nous demandons à tous les médecins et surtout aux médecins généralistes de s’intégrer dans une politique multidisciplinaire de prévention, de dépistage et de diagnostic précoce, de traitement et de surveillance post-thérapeutique. Le diagnostic précoce des cancers doit être la priorité de tous les médecins. Il faut savoir qu’un cancer diagnostiqué à un stade précoce, tous cancers confondus, a plus de 75 % de chances de guérison contre moins de 5 % pour un cancer à un stade métastatique. Le cancer n’est pas une maladie fatale. La maladie peut-être curable à condition que le diagnostic soit posé à temps et par le patient qui ne doit pas négliger les symptômes et par le médecin qui doit être averti et penser au cancer devant des signes d’alerte.

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