SALIM EL GUERMAI

SALIM EL GUERMAI 22 décembre 2015

Il faut une réelle et sérieuse promotion du générique au maroc

Pour Salim El Guermaï, vice-président de l'Association marocaine de l'industrie pharmaceutique (AMIP) et directeur général des laboratoires Galénica, le médicament générique ou médicament « made in Morocco » n'est pas suffisamment valorisé ni apprécié à sa juste valeur. Il est temps de penser sérieusement à le promouvoir. Explications.

M. Salim El Guermai

Vice-président de l'Association marocaine de l'industrie pharmaceutique (AMIP) et directeur général des laboratoires Galénica

Doctinews N°83 Décembre 2015

Doctinews. Après une année 2014 morose pour l'industrie pharmaceutique, l'année 2015 touche à sa fin. Pouvez-vous dresser un bilan rapide pour cette année ?
M. Salim El Guermai. L'année 2014 a connu deux évènements majeurs : d'une part, le changement de la structure du prix des médicaments avec le passage du PPM (Prix Public Maroc) au PPV (Prix Public de Vente) qui s'est accompagné d'une augmentation de la marge des pharmaciens officinaux ; et d'autre part les baisses de prix réalisées sur environ 2 000 médicaments suite au nouveau mode de fixation des prix se basant sur un benchmark incluant 7 pays. 2014 rime donc avec double peine pour les industriels. Les résultats se sont traduits par une baisse très importante du chiffre d'affaires des laboratoires en général courant 2014, mais surtout par une perte de marge de l'ordre de 7%. Aussi, 2015 est une année de normalisation et de repositionnement, avec notamment une concurrence plus rude sans avoir constaté une évolution notable du nombre d'unités vendues.

Correspond-il aux prévisions du secteur ? Pourquoi ?
La baisse du prix des médicaments devait être de nature, d'après les instances gouvernantes, à améliorer l'accès au médicament. Or, ce n'est pas ce que nous avons observé. Loin de là ! La consommation reste faible avec environ 400 dhs par habitant/an avec de grandes disparités au sein de la population. Ce montant atteint largement plus du double chez nos voisins algériens et tunisiens.
L'accessibilité au médicament demeure un problème important pour la majorité de nos concitoyens et pour cause, le problème n'est pas le prix uniquement mais surtout l'absence de couverture médicale puisque à peine 30 à 35 % en bénéficient aujourd'hui. Aussi, l'effort qui doit être fait réside prioritairement dans l'augmentation du nombre de bénéficiaires de l'AMO et, à ce sujet, il faut dénoncer l'informel qui continue de pénaliser l'accès à la santé en général et au médicament en particulier. La constitution de notre pays a intégré le droit à la santé dans ses textes, mais tout droit implique des devoirs citoyens dont il faut s'acquitter en contrepartie.
Il est aussi important de souligner que la santé ne fait pas partie des priorités chez la majorité des marocains. Très souvent, leur budget santé passe après d'autres postes de charges comme le téléphone. Les maladies sont souvent traitées tardivement lorsque l'état s'aggrave et qu'il y a des complications, malheureusement. La mentalité fataliste et le manque de prise en compte du volet prévention et hygiène de vie sont des facteurs limitants pour la santé.
Le recours aux remèdes traditionnels reste aussi très répandu et constitue toujours un risque. Il est important de dénoncer également le coût de ces remèdes qui dépasse souvent le coût de traitements pharmaceutiques d'une efficacité et d'une sécurité garanties.

Quel a été l'impact de la baisse des prix pour les laboratoires spécialisés dans la fabrication du médicament générique ?
Les fabricants de génériques ont également été impactés par la baisse des prix bien que le prix de leurs produits ait toujours été bas. Ils ont surtout été touchés par le transfert de marges. Par contre, il est important de noter que la baisse du prix des princeps des multinationales a diminué l'écart de prix qui existait auparavant entre génériques et princeps. De ce fait, les génériques se sont révélés moins attractifs même s'ils sont toujours moins chers à qualité égale.
A ce sujet, une réelle promotion du générique au Maroc devrait être réalisée de façon sérieuse comme cela a été fait dans certains pays où ils représentent près de 70 % du marché : Etats-Unis, Allemagne, Angleterre… où l'état est intervenu en exigeant des médecins un minimum de prescription de génériques.

Quels auraient pu être, selon vous, les autres axes qui auraient permis d'accompagner le pharmacien dans le cadre de la baisse des prix ?
Le pharmacien joue un rôle très important dans notre société puisqu'il est source de conseil, de prévention et d'accompagnement thérapeutique et, de surcroit, avec une présence partout au Maroc grâce à près de 12.000 pharmacies.
Le programme du RAMED, initiative Royale extrêmement noble et louable en faveur des plus démunis, a été mis en place sans la participation des officines et des grossistes. Il me semble dommage que cette partie de la population ne profite pas des conseils et de l'accompagnement de leur pharmacien de famille.
Le tiers payant et la participation des grossistes distributeurs auraient pu constituer une solution en faveur des citoyens et aux problèmes de logistique liés à ce programme (acheminement, suivi des stocks et distribution de médicaments).

La baisse des prix a plus particulièrement concerné les médicaments princeps. Aujourd'hui, les entreprises, filiales de multinationales, ont instauré des plans de restructuration pour faire face à la perte de revenus. Cette situation n'est-elle pas inquiétante pour un secteur fleuron de l'économie marocaine ?
En effet, les filiales de multinationales ont beaucoup souffert de la baisse du prix de leurs médicaments. Néanmoins, ces mêmes entreprises n'ont pas répercuté au Maroc la baisse du prix de leurs médicaments dans leur pays d'origine pendant de nombreuses années. Elles ont donc bénéficié de revenus très confortables pendant de nombreuses années.
Par ailleurs, si le prix de leurs médicaments est aujourd'hui aligné par rapport au prix dans les 7 pays pris comme référence dans le benchmark, je ne pense pas qu'il s'agisse de prix déficitaires. Il est tout à fait normal que ces entreprises s'adaptent aujourd'hui à la nouvelle donne du Maroc pour maintenir leurs ratios de rentabilité connus pour être élevés.
Les multinationales sont les premières à s'être implantées au Maroc et c'est avec elles que l'industrie pharmaceutique a démarré et s'est développée. Leur présence et leur maintien sont nécessaires pour continuer à bénéficier des fruits de leur recherche. Aujourd'hui, les multinationales représentent plus de 50 % du marché alors qu'elles ne paient que 16 % de la recette fiscale du secteur. Cela a été décrié par le rapport du conseil de la concurrence sur le secteur.
Nous avons constaté, par ailleurs, que les importations en produits finis principalement par les multinationales ont augmenté d'une façon vertigineuse pour atteindre près de 5 milliards de dirhams pour un marché de l'ordre de 9 milliards de dirhams (marché privé). Ainsi, outre le problème de balance commerciale sectorielle de plus en plus déficitaire, c'est aujourd'hui le désengagement et le désinvestissement des multinationales au Maroc qui m'inquiètent.
La situation des laboratoires nationaux est tout aussi inquiétante puisque les termes de la concurrence sont beaucoup plus rudes dans un contexte de marges très réduites, en l'absence de visibilité et de réelle promotion des génériques.

Que préconisez-vous pour encourager la production marocaine ?
L'industrie pharmaceutique est un secteur stratégique pour le Maroc puisque la production locale signifie indépendance thérapeutique et sécurité sanitaire. De plus, notre secteur est pourvoyeur d'emplois et de recettes fiscales. Il est également important de signaler que notre activité a pour objectif la santé des citoyens marocains et, de ce fait, nous contribuons ipso facto au développement économique et social du Royaume.
Nous avons atteint un niveau d'expertise très appréciable et tous les professionnels de santé ne peuvent que se réjouir de la qualité irréprochable de notre production.
Aussi, j'affirme avec conviction que le corps médical peut avoir pleinement confiance dans le médicament « made in Morocco ». Il peut être solidaire des laboratoires nationaux.
Le développement de la production passe avant tout par le développement de la consommation locale et donc par la généralisation de la couverture médicale.
Par ailleurs, il est dommage que l'on importe de plus en plus de médicaments alors qu'il est tout à fait possible de les fabriquer localement. De surcroit, le Maroc pourrait servir de plateforme industrielle et abriter la production de médicaments pour les besoins groupés de pays étrangers. Le cas de Renault avec Dacia a été un succès.
En ce qui concerne l'exportation de nos médicaments, nous saluons les efforts déployés par nos autorités dans la promotion de l'export en général. Néanmoins, pour le médicament, les contraintes règlementaires et nos prix très bas restent un frein important. Le manque d'accompagnement par nos autorités de tutelle et un manque de rapprochement et de reconnaissance auprès des autorités sanitaires étrangères nous pénalisent beaucoup.

Le plan d'accélération industrielle baptisé PAI 2014-2020 ne va-t-il pas dans ce sens ?
En effet, le PAI est une nécessité pour le Maroc qui doit relever le défi de l'avenir à travers son positionnement géostratégique et son développement socio-économique dans un contexte de stabilité politique et de paix sociale. La jeunesse d'aujourd'hui, si elle est bien impliquée dans ce développement, sera la réussite du Maroc de demain. A contrario, en cas d'échec au développement, la jeunesse constituera un fardeau.
Les axes de développement définis dans le cadre du PAI sont un tremplin et une main tendue pour le développement du secteur. En particulier la fabrication locale, constitue un élément essentiel, même si certaines multinationales n'y sont pas très favorables. En effet, elles continuent à importer de plus en plus de médicaments alors qu'elles pourraient les fabriquer localement. Le Maroc doit rester souverain dans son développement.
On ne le dira jamais assez, seul un développement industriel général suffisant sera en mesure d'absorber les demandeurs d'emplois qui arrivent chaque année par milliers et d'être à l'origine d'un développement durable de notre pays.
 
Toutefois, sur un marché étroit, le potentiel de croissance atteint vite ses limites. Et malgré tous les efforts pour développer l'activité à l'export, les chiffres stagnent et le déficit de la balance commerciale est énorme. Quelles mesures préconisez-vous pour encourager l'export ? Ne faut-il pas élargir les horizons à d'autres continents que celui de l'Afrique ?
Effectivement, l'Afrique constitue un potentiel à l'export mais continue de souffrir d'une consommation faible, de problèmes structurels et financiers. Ce continent est par ailleurs convoité par le monde entier et, de ce fait, une concurrence énorme existe déjà malgré l'étroitesse de ce marché. Il faut aussi mentionner à ce sujet que les firmes occidentales bénéficient d'appuis diplomatiques très importants.
Les marchés européens, asiatiques ou américains peuvent constituer des opportunités importantes par la mise en place de plateformes industrielles ou le façonnage. La commercialisation de nos médicaments dans ces marchés est possible mais reste très difficile.

La part du médicament générique dans la consommation locale n'a pas encore atteint les objectifs escomptés. Comment peut-on améliorer son taux de pénétration, notamment sur le marché privé ?
Il est regrettable de constater que le générique reste dénigré et qu'il continue de souffrir d'un complexe d'infériorité nourri notamment par la communication des multinationales et leurs pratiques marketing discutables (Cf rapport du conseil de la concurrence) appuyées par de gros budgets.
Une campagne pour la promotion des génériques doit être menée et poursuivie par les autorités de tutelle. Le corps médical et les laboratoires nationaux doivent se rapprocher davantage et cela sera un bénéfice pour les patients et pour les organismes d'assurance.
Le médicament « made in Morocco » mérite d'être valorisé et apprécié à sa juste valeur par les professionnels de santé. Génériqueurs et multinationales ne sont pas à armes égales, et de ce fait une prescription citoyenne contribuera à un meilleur positionnement du générique au Maroc.

Plus globalement, l'industrie pharmaceutique souffre d'une image assez négative dans l'opinion publique. Or, le médicament, n'est qu'un composant de la « Santé » qui est aujourd'hui considérée comme un centre de coût. La Santé n'est-elle pas plutôt un centre d'investissements ?
En effet, malheureusement, le médicament est devenu un outil électoral et les nombreux débats au sujet du prix du médicament ont occulté certaines réalités. Le médicament ne représente que 20 à 25 % du budget de la santé et il arrive en fin de course après consultation médicale, analyses et imageries de diagnostic et éventuellement chirurgie et autres….Aussi, pourquoi se focaliser uniquement sur le prix des médicaments ? Les baisses de prix des médicaments enregistrées n'ont pas engendré une augmentation de la consommation. C'est dire que le médicament s'est trouvé victime de la politique politicienne et qu'il s'agit d'un faux débat.
Il est faux de dire que le médicament est cher au Maroc. La preuve en est que seuls certains princeps ont subi une baisse, soit environ un tiers de l'offre thérapeutique suite à alignement au benchmark.
L'image des industriels a en effet été attaquée, mais je suis heureux de constater que les patients et professionnels de la santé sont restés lucides et justes envers un secteur pharmaceutique citoyen qui travaille dans la transparence et qui ne cesse d'améliorer son offre thérapeutique et son niveau de qualité, et cela au bénéfice des patients.
N'oublions pas aussi de féliciter l'apport des laboratoires nationaux qui ont permis, grâce aux génériques et à leur participation aux marchés publics, de diminuer de façon énorme le prix des médicaments et, de ce fait, ont permis à un nombre très important de patients d'être soignés.
Leur contribution à ce niveau est inestimable.
Le médicament n'est pas un bien de consommation courant. Il ne faut pas le banaliser. Il est générateur de santé à titre curatif ou préventif. Il permet aux citoyens d'être en bonne santé et, de ce fait, d'être productifs, dynamiques et efficaces dans la société, dans leur famille. Ainsi, le médicament ne doit plus être considéré comme une dépense mais comme un investissement. De même, la santé en général doit être, elle aussi, considérée comme un investissement et non comme une dépense. La santé du citoyen doit figurer aujourd'hui au cœur de notre modèle de développement humain et social : le savoir manger, l'hygiène, le logement et l'espace de vie, les espaces verts, l'environnement et la pollution, le transport et la circulation, la pratique sportive et les loisirs, la gestion du stress….

Vous êtes vice-président de l'AMIP et également directeur général des laboratoires GALENICA. Au terme de ces deux années 2014 et 2015, quel est le bilan pour GALENICA ?
Les laboratoires GALENICA n'ont pas échappé aux nouvelles dispositions et ont subi les baisses de prix et le transfert de marges. Nous avons pris les mesures pour absorber ces changements et nous y adapter positivement afin d'assurer la pérennité de notre établissement. Nous suivons avec dynamisme la transition épidémiologique que connait le Maroc aujourd'hui en nous impliquant dans les pathologies chroniques.
Notre nouvelle unité industrielle et notre management de la qualité nous permettent aujourd'hui de revendiquer un niveau de qualité indiscutable et irréprochable, à l'image des meilleurs.
Les professionnels de santé, médecins et pharmaciens, nous témoignent une confiance grandissante et une reconnaissance accrue de la qualité de nos médicaments.

Quels sont les principaux axes de votre stratégie pour les années à venir ?
Comme je vous l'ai exposé précédemment, la prise en charge des pathologies chroniques constitue un de nos axes majeurs. Le renforcement de notre partenariat relationnel avec les médecins, les pharmaciens et assistants en pharmacie à travers le soutien à la formation, à travers la promotion de l'usage rationnel du médicament et la protection du capital santé dans le cadre de la prévention est pour nous un axe majeur de notre positionnement stratégique. Par ailleurs, le renforcement de notre présence à l'export figure parmi les orientations stratégiques de notre société.

Avez-vous un message à transmettre ?
J'invite tous les acteurs de la santé à promouvoir le médicament « made in Morocco ».
Nos établissements sont ouverts à tous nos partenaires qui pourront constater de visu le sérieux et la rigueur de notre organisation et qui pourront, de ce fait, nourrir une prescription « de confiance » et citoyenne.
L'industrie pharmaceutique marocaine, qu'il s'agisse des laboratoires nationaux ou des multinationales, est une fierté pour notre pays et un fleuron de notre tissu économique. L'apport positif de notre secteur est inestimable.
Ne laissons pas les discours opportunistes et malveillants ternir la mission constructive et bienfaitrice que nous accomplissons chaque jour : celle de soigner.

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