HAMZA GUÉDIRA

HAMZA GUÉDIRA 27 janvier 2016

" il faut repenser la pharmacie et s'inspirer des modèles qui réussissent ailleurs "

Président du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens (CNOP) depuis la dissolution des conseils régionaux Nord et Sud et la mise en place de nouvelles élections, le Dr Hamza Guédira est un président optimiste qui compte tout mettre en oeuvre pour contribuer au développement de la profession.

Dr Hamza Guédira

Président du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens

Doctinews N°84 Janvier 2016

Doctinews. Pouvez-vous tout d'abord nous rappeler quel est le rôle du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens que vous présidez ?
Dr Hamza Guédira. Le Conseil national de l'Ordre des pharmaciens (CNOP) est une institution chargée d'organiser la profession. Il donne son point de vue sur l'ensemble des projets de textes qui régissent la profession, il participe à la rédaction de ces textes et assure le suivi dans le cadre de l'application des textes. Le CNOP est par ailleurs l'organe qui autorise le pharmacien à exercer la profession, ce qui lui confère un pouvoir très important. Il a également pour mission de veiller au respect de la discipline et doit faire preuve de beaucoup de pédagogie pour réunir les pharmaciens autour de certains fondamentaux tels que le respect de la déontologie. Enfin, le Conseil joue un rôle d'interface entre la profession et l'administration.

Quels sont les grands chantiers sur lesquels vous travaillez ?
Je voudrais rappeler que la profession a connu une période de vide total jusqu'à ce que le ministère de tutelle prenne la décision de dissoudre les conseils régionaux du Nord et du Sud et de nommer une commission spéciale chargée de préparer les élections dans les meilleures conditions. Cette commission a pris en charge la gestion des affaires courantes jusqu'à la tenue des élections qui, de l'avis de tous, se sont déroulées dans des conditions de transparence totale.
Deux équipes sont aujourd'hui en place au sein des conseils du Nord et du Sud qui se sont engagées sur la base d'idées communes en faveur de la profession.
Parmi celles-ci figure la mise à niveau. La profession a besoin de formation, aussi bien dans le domaine académique et scientifique que dans le domaine de la gouvernance de l'officine. Nous sommes confrontés à un déficit dans le domaine de la formation continue et nous avons pour projet de créer un haut comité pour la formation continue qui impliquerait la faculté et les sociétés savantes pour décider d'un certain nombre de thèmes d'actualité et canaliser toutes les initiatives dans ce sens. Nous souhaitons rendre la formation continue obligatoire dans les textes. Nous avons travaillé d'arrache pied avec le Secrétariat général du gouvernement et le ministère de la Santé pour préparer un avant projet de texte relatif au conseil de l'Ordre et nous avons inclus la formation continue dans ce projet. Nous allons également essayer de l'inscrire dans la loi 17-04. Il s'agit de la formation continue obligatoire qui concernera également les préparateurs en pharmacie. Nous sollicitons le ministère pour qu'il créé une structure de formation dédiée à ces professionnels qui, selon la loi 17-04, et paradoxalement à l'absence de structures, doivent obligatoirement être formés.

Vous avez évoqué plus haut la gouvernance de l'officine et la nécessité de formation dans ce domaine. Pouvez-vous préciser votre point de vue ?
La pharmacie est une entreprise et les pharmaciens doivent comprendre qu'une entreprise doit être gérée de la manière la plus rationnelle. Il est nécessaire d'entretenir de bonnes relations avec les partenaires dans le réseau commercial, en l'occurrence les sociétés de distribution et les laboratoires, et vice et versa. Il faut absolument fluidifier ces relations et les rendre meilleures.
Il faut également que les officinaux soient équipés d'un système d'information performant. Au niveau du Conseil national et des Conseils régionaux, nous essayons de sensibiliser le secteur pour franchir le pas. Tout pharmacien doit disposer d'un système d'information, doit disposer d'un accès à Internet pour s'informer… Nous travaillons d'ailleurs à la mise en place du site Internet du CNOP pour encourager les pharmaciens à s'informer davantage et à participer à la prise de décision au sein de la profession.

Depuis plusieurs années, les pharmaciens se battent pour le respect du monopole pharmaceutique. Ce dossier est-il inscrit à l'ordre du jour du CNOP ?
Le monopole pharmaceutique est très touché par certaines pratiques qui ne sont pas nobles. D'autres acteurs, d'autres professionnels de la santé ne le respectent pas. Il faut mettre de l'ordre dans ce domaine et le ministère de la Santé est appelé à conjuguer ses efforts avec la profession pour permettre aux pharmaciens d'officine d'obtenir le monopole que la loi leur donne. Il faut partir du principe suivant : là où se trouve le médicament doit se trouver le pharmacien. Ainsi, chacun exerce son métier et nous pourrons instaurer une vraie complémentarité et une belle synergie en faveur du malade, du patient et du système de remboursement.
Il en est de même pour les dispositifs médicaux car la loi octroie aux pharmaciens le monopole de dispositifs médicaux stériles. Pour y parvenir, nous avions besoin de nous appuyer sur une pharmacopée de référence. La commission nationale a désormais adopté les pharmacopées de référence américaine, européenne et japonaise. Nous devons dès lors nous accorder sur la liste des dispositifs médicaux stériles.
Je souhaiterais préciser que nous avons signé une note ordinale avec le Conseil national de l'Ordre des chirurgiens dentistes. Elle est le fruit d'une coopération entre deux conseils sur le cheminement de la distribution des produits anesthésiants à usage dentaire. Ces produits sont des produits à PPV. Ils doivent donc être dispensés dans la pharmacie. Malheureusement, une partie de ces produits provient de la contrebande et des non professionnels les utilisent pour pratiquer des actes dentaires agressifs avec tous les risques de transmission de virus (VIH, Hépatite C…) que cela comporte.
En conséquence, j'invite tous les professionnels, tous les intervenants à respecter cette note ordinale et montrer ainsi notre préoccupation vis-à-vis de la santé des patients. Il s'agit à la fois d'un problème de santé publique et d'un problème moral.

Quelle est votre vision du rôle du pharmacien, au-delà de la délivrance du médicament ?
Il faut repenser la pharmacie, imaginer une autre pharmacie et s'inspirer des expériences qui réussissent ailleurs, comme par exemple en Europe ou en Amérique du Nord. Aujourd'hui, nous réfléchissons à attribuer de nouvelles missions au pharmacien d'officine. Il est le premier opérateur au sein d'un système de santé, le point d'accès le plus facile car il reçoit sans rendez-vous. Ainsi, au Maroc, 1,2 million de citoyens franchissent chaque jour la porte d'une pharmacie. Voilà qui caractérise l'importance de cette entité et de son rôle dans le système de santé.
Pour donner un exemple concret, au Canada, en Suisse, en Belgique ou en Tunisie par exemple, le pharmacien a vu ses missions s'élargir à la vaccination contre la grippe. La grippe est à l'origine de nombreux décès chaque année et permettre au pharmacien de vacciner une personne âgée constitue une grande valeur ajoutée pour la communauté. Très peu de citoyens sont vaccinés au Maroc. Il faut leur faciliter l'accès à la vaccination en élargissant les missions du pharmacien.
Il en est de même pour l'accompagnement des personnes âgées en fin de vie et de l'automédication responsable. En France, il existe une liste limitative de pathologies et de principes actifs qui entrent dans le cadre de cette automédication autorisée en pharmacie. Dans le même ordre d'idée, le pharmacien pourrait tout à fait être autorisé à renouveler certains traitements et dans certaines conditions. Ces pratiques existent au Maroc mais elles ne sont pas encadrées juridiquement. Nous assumons nos responsabilités car nous ne pouvons pas imaginer priver une personne asthmatique de son aérosol par exemple !

Sur le volet de la discipline, quelles sont vos priorités ?
Nous allons mettre en place des conseils de disciplines au sein des conseils régionaux du Nord et du Sud avec pour objectifs de rappeler à l'ordre les professionnels qui dérogent à leurs obligations. Nous souhaitons instaurer une culture de discussion, de négociation, de communication au sein de la profession de manière à ce que les décisions émanent d'un partenariat et de la majorité. Le pharmacien doit pouvoir exercer dans un climat de sérénité ce qui n'est pas le cas aujourd'hui car beaucoup ne savent pas quel chemin emprunter. Le respect des horaires, les gardes, l'interdiction de consentir des remises sur le PPV, de négocier des conventions si elles ne sont pas validées par le Conseil de l'Ordre… tous ces points sont à l'étude.
Nous avons eu une réunion avec les responsables de la mutuelle des FAR qui a abouti à la suppression définitive des timbres de solidarité et à l'arrêt de la convention qui nous liait à cette institution.

N'est-ce pas la situation économique des officines qui a conduit à ces dérives ?
Il est vrai que bon nombre d'officines sont en difficulté. Nous pensons sérieusement ouvrir des négociations avec le secteur bancaire afin d'accompagner ces pharmaciens et leurs entreprises en difficulté. Il faut que les professionnels puissent avoir confiance en l'avenir et qu'ils contribuent à faire émerger le secteur de cette crise qui s'est installée depuis plusieurs années.
Je pense que l'élargissement du marché pourra également nous aider car nous évoluons sur un marché modeste.
Il faut par ailleurs instaurer un climat de communication et de négociation entre la profession et les responsables de l'AMO pour construire des bases solides. Si je prends l'exemple du tiers payant, sachant que les pouvoirs publics réfléchissent sérieusement à instaurer ce système, il va falloir mettre en place des garde-fous pour que le pharmacien ne soit pas, demain ou après demain, à nouveau en difficultés s'il ne peut pas supporter les délais de remboursement. Il n'est pas possible de bâtir un système rationnel, efficient d'assurance maladie obligatoire avec un professionnel de la pharmacie malade.
Je suis optimiste, je pense que d'ici deux à trois ans notre activité va augmenter. D'où la nécessité de se préparer en se formant et en instaurant des méthodes de gestion saines et rationnelles. La faute ne vient pas que de l'autre. Nous avons une part de responsabilité à assumer.
 
Quel rôle le pharmacien peut-il jouer dans le cadre du Ramed ?
Je l'ai évoqué à maintes reprises : nous sommes prêts à contribuer à sa réussite en dispensant les médicaments aux ramédistes moyennant des honoraires modestes pour rendre le service efficient et contribuer à faire parvenir des médicaments aux patients démunis. Nous avons un rôle social à jouer, nous sommes très proches de la population et nous ne demandons qu'à participer.

Vous êtes également chargé de défendre les intérêts des pharmaciens, notamment dans le domaine de la fiscalité. Quels sont les points de discorde dans ce domaine ?
La Fédération des pharmaciens avait chargé une commission technique composée de confrères de mener une réflexion approfondie sur la fiscalité. Les conclusions ont été les suivantes :
• La TVA sur le médicament doit être supprimée. Il est immoral qu'un patient, qu'un malade s'acquitte d'une TVA sur sa maladie.
• Le produit de la vente de pharmacies appartenant à des pharmaciens qui souhaitent partir en retraite à partir de 65 ans doit être exonéré d'imposition.
• Les droits de timbres ne doivent pas rester à la charge des pharmaciens. En effet, la loi de Finances 2015 a activé l'obligation faite au pharmacien de payer des droits de timbres qui doivent être répercutés sur le patient. Nous n'avons pas été autorisés à les répercuter. Il faut savoir que le prix du médicament est un prix réglementé par une commission interministérielle et, dans les différentes étapes de la détermination de ce prix, les droits de timbre ne figurent pas.
Nous sommes en discussion à ce sujet, le dossier est toujours ouvert et nous avons demandé un rendez-vous au ministre des Finances.

Assurance maladie pour les indépendants, carte sanitaire… voilà encore d'autres dossiers en instance. Pouvez-vous nous dire un petit mot à ce propos ?
En ce qui concerne la couverture médicale pour les indépendants, un projet de loi vient d'être adopté en conseil de gouvernement. Nous remercions notre ministre de la Santé qui a défendu l'intégration de la communauté des indépendants dans l'AMO.
Pour aller plus loin, le Conseil national de l'Ordre des pharmaciens a déjà évoqué la possibilité de négocier une assurance complémentaire avec la direction générale du groupe Saham.
Quant au projet de carte sanitaire, il est prêt et il verra le jour. Nous ne pouvons pas envisager un développement cohérent de notre système de santé en termes d'infrastructures sans carte sanitaire. Le ministère de tutelle en est conscient. A l'issue, tout pharmacien qui souhaitera s'installer pourra le faire en tenant compte des possibilités qui lui seront offertes.

Quelles relations entretenez-vous avec le ministère ?
Nous travaillons quotidiennement ensemble avec la Direction du médicament et de la pharmacie. L'année passée à travailler au sein de la commission spéciale provisoire a été d'une richesse extraordinaire. Nous avons travaillé ensemble, professionnels et administration, et nous travaillons aujourd'hui dans la continuité, en concertation, et j'en suis ravi.

Avez-vous un message à faire passer ?
Je suis un président optimiste. Je dis que la profession doit revenir à ce qu'elle était avant, une profession réglementée et exemplaire sur le plan organisationnelle. J'invite les pharmaciens à jouer leur rôle avec beaucoup d'implication, d'intérêt et je suis certain que l'avenir de la profession sera meilleur avec la participation de tous.
Ensemble, médecins et pharmaciens, construisons l'espoir. Les médecins sont nos confrères, ils agissent dans l'intérêt du patient. J'invite d'ailleurs, à ce propos, les pouvoirs publics à créer une certaine synergie entre le secteur public et le secteur privé en termes d'exercice médical pour tirer le système de santé dans sa globalité vers le haut. Ma vision est celle d'un secteur privé et d'un secteur public similaire, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. 

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