Pr Farid Chehab

Pr Farid Chehab 20 décembre 2016

“ La clé de la réussite repose sur les femmes et les hommes qui font la faculté ”

Doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca depuis 2013, le Pr Farid Chehab est également chef du service de cancérologie digestive et de transplantation hépatique au CHU Ibn Rochd. A l’occasion de la célébration du 40e anniversaire de la Faculté de médecine, il livre sa vision sur le rôle de la faculté au sein de la société.

   Pr Farid Chehab

     Doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca

 

 

Doctinews N°93 Novembre 2016

Doctinews. Vous célébrez, en ce mois de décembre 2016, le 40e anniversaire de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca sous le thème : « 40 ans au service de la société ». Pourquoi avoir choisi ce thème ?

Pr Farid Chehab. La santé et l’enseignement constituent un enjeu sociétal majeur. La faculté de médecine forme des médecins qui vont prendre en charge la santé de nos concitoyens, elle a donc la responsabilité de fournir des profils adéquats, c'est-à-dire des professionnels de santé qui soient en mesure de résoudre des problèmes de santé publique. Elle est donc socialement responsable. Nous avons formé des milliers de lauréats au niveau de la faculté de médecine, nous avons formé des enseignants ainsi que des ministres puisque trois de nos anciens doyens et plusieurs autres lauréats ont été ministres. La Faculté de médecine est donc une pépinière qui doit tenir compte de l’étudiant, lequel est au centre de la formation mais également du malade et de l’environnement. Voilà pourquoi nous avons choisi ce thème. 

Quels sont les ingrédients qui permettent aujourd’hui de former un médecin ?

Nous nous sommes rendu compte, il y a quelques années de cela, que nous formions des médecins à qui nous inculquions des connaissances sur le plan cognitif, mais qui n’étaient pas toujours en mesure de mobiliser ces connaissances face à un patient. Or, nous devons former des professionnels capables de résoudre des problèmes. La pédagogie ne consiste pas à transmettre des informations de l’enseignant à l’apprenant. L’étudiant n’est pas une éponge. Il faut lui transmettre un message et apprendre au futur médecin à hiérarchiser l’information, à l’utiliser et à mobiliser ses connaissances pour prendre la bonne décision. 

Nous avons donc intégré une nouvelle approche dans la stratégie de l’enseignement au sein de la faculté, basée sur l’apprentissage par compétences et la pédagogie active. Nous avons déployé de nouveaux modules qui tiennent compte de la dimension humaine (sociologie, communication, relation…) car un médecin n’est pas uniquement un technicien dont le rôle se limite au traitement du malade. Il est aussi un promoteur de santé et il doit être érudit. 

La réforme des études de médecine est récente puisqu’elle date de 2015. Quels en sont les avantages ?

La réforme a été mise en place en 2015 mais nous travaillons sur ce projet depuis 2005, et de manière plus intense depuis 2010. Tout le monde a été invité à participer et le projet a été validé au niveau de toutes les instances de la Faculté, qu’il s’agisse de la commission pédagogique, du conseil d’établissement mais également au niveau du conseil de l’université…. Les avantages de cette réforme sont importants avec, en premier lieu, l’adoption du système LMD qui permet à l’étudiant, en situation d’échec, de bénéficier de passerelles en cours de cursus. Un autre avantage conséquent concerne la réduction de la durée de la formation des médecins spécialistes. L’étudiant aura désormais la possibilité de démarrer sa spécialité à partir de la 6e année d’études. Actuellement, pour se préparer au concours de résidanat, il faut d’abord soutenir sa thèse, soit après pratiquement 9 années d’études, et attendre l’ouverture du concours, c’est-à-dire bien souvent une année supplémentaire. Autrement dit, dans le meilleur des cas, l’étudiant postule au concours de résidanat au bout de 10 années. Il lui reste encore 4 années pour obtenir sa spécialité ce qui porte la durée minimale d’études à 14 ans. Avec la nouvelle réforme, nous allons former un spécialiste en 10 ans. Nous avons gagné quatre années très utiles pour participer à combler les insuffisances qui existent au Maroc. Enfin, je crois qu’il est important de souligner que la réforme a permis d’ériger la médecine de famille en spécialité à part entière pour répondre aux exigences des normes internationales. Nous pourrons former des médecins de première intention, pour répondre aux besoins de la population en soins primaires et valoriser la médecine générale. 

Nous parlons des médecins mais vous formez également depuis peu des pharmaciens ?

Effectivement, la nouvelle filière de pharmacie a été mise en place il y a 5 ans. Les 20 premiers lauréats viennent de terminer leur cursus et ils sont tous en poste. Nous allons, à moyen terme, introduire des cursus de spécialisation. 

Comment faites-vous face à la pénurie d’enseignants dont souffre le Maroc ?

Nous faisons face à une pénurie d’enseignants surtout depuis la vague de départs volontaires qui a eu lieu en 2005. Nous avons perdu au moins 68 enseignants qui n’ont pas été remplacés. Et quand bien même nous récupérerions un ou deux postes ici et là, nous ne pourrons pas rattraper les compétences perdues car il faut 30 ans pour former un enseignant. Nous sommes donc en décalage. Toutefois, je remercie tous les enseignants et les étudiants qui se sont impliqués et s’impliquent chaque jour à la hauteur de leur fonction. Ce n’est pas parce que nous sommes face à une pénurie d’enseignants que nous n’allons pas former les étudiants. Nous travaillons avec les moyens qui nous sont donnés pour l’avenir de notre pays. Nous sommes dans une zone de turbulence et, à l’image d’un pilote qui traverse une zone de turbulence en avion, nous ne baissons pas les bras. Les batailles de la vie ne se gagnent pas avec l’argent ou par la force, mais grâce à la ténacité. Lorsque la Faculté de Casablanca a ouvert ses portes, 1 200 étudiants étaient inscrits en année de pré-études médicales (APM : Année Propédeutique Médicale qui n’existe plus aujourd’hui) et 400 étudiants venus de Rabat étaient inscrits en première année (qui correspond à la deuxième année actuellement). La Faculté comptait en tout et pour tout 4 enseignants et 8 maitres assistants ! Donc oui, nous serions  plus l’aise avec un nombre plus important d’enseignants,  mais ce n’est pas ce qui va figer la situation. D’un côté, nous demandons des postes et, de l’autre, nous trouvons des solutions. Nous avons, par exemple, tissé des liens avec les militaires et nous allons recruter 13 enseignants militaires par concours. Je remercie d’ailleurs le général Abdelkrim Mahmoudi, Inspecteur du Service de Santé des Forces Armées Royales, qui a bien voulu ouvrir le recrutement dans le cadre d’une convention.

Quelles sont les alternatives dont vous disposez aujourd’hui pour résoudre un autre problème, celui des terrains de stage ?

Avec un seul Centre Hospitalier Universitaire (CHU) dont la capacité litière ne dépasse pas 1 000 lits et au sein duquel tous les lits ne sont pas toujours occupés, il est difficile de satisfaire les besoins en terrains de stage de 4 000 étudiants. Nous avons donc réfléchi aux moyens d’élargir l’offre de terrains de stage et nous avons créé une commission tripartite à l’échelle de la région pour accréditer des hôpitaux périphériques et former des maîtres de stage. Accréditer veut dire définir et respecter un cahier des charges précis avec des objectifs clairs, identifier un maître de stage et définir les responsabilités du maitre de stage, du référent et de l’étudiant…. La commission est représentée par le doyen de la Faculté, le directeur du CHU et le directeur régional de la santé. Voilà pour la première alternative. 

La deuxième alternative pour décongestionner le CHU repose sur le centre simulation qui permet de compenser certains besoins de mise en situation. Ainsi, au lieu de dépêcher 40 étudiants au CHU entre 8 et 12h par exemple, je peux envisager de scinder le groupe en deux avec un premier groupe de 20 étudiants au CHU entre 8 et 10h tandis que le deuxième groupe est au centre de simulation. Et vice- versa. Cette initiative nécessite une organisation en amont et, cette année, nous avons préparé 24 enseignants à exploiter le centre de simulation : élaborer un scénario, faire un briefing, un débriefing…. Les enseignants sont répartis par pôles (gynécologie, chirurgie…) et chaque enseignant-référent prépare des scénarios dans sa spécialité en tenant compte des objectifs de stage que les étudiants auront à valider. 

Une autre alternative à laquelle nous réfléchissons consiste à établir une convention avec la CNSS qui dispose d’un établissement d’une capacité litière de 300 lits et d’un plateau correct à proximité de la Faculté. 

Enfin, idéalement, la meilleure alternative consisterait à créer un autre CHU car Casablanca, avec 6 millions d’habitants, ne peut pas continuer à fonctionner avec un seul CHU. Mais ce n’est pas à l’ordre du jour. 

Quelle est, selon-vous, la place de la formation privée des médecins dans le paysage actuel ?

Avec la Faculté de médecine qui dépend de l’Université Mohammed VI des Sciences de la santé (UM6SS), elle-même issue d’une fondation, nous travaillons main dans la main sur la base d’une convention. Il y a de la place pour tout le monde et l’idée n’est pas de former un médecin à deux vitesses. Je pense que nous sommes complémentaires à condition de respecter le cahier des charges initial. Nous partageons un planning. Les autorisations pour qu’un enseignant de la Faculté puisse consacrer une partie de son temps à l’UM6SS sont signées par le président de l’Université et co-signées par le doyen. Le plus important est le respect de la charte, le respect des lois. Si elles ne sont pas respectées, le système public risque d’être déstabilisé.

Et sincèrement, ce qui risque de déstabiliser le système public aujourd’hui, ce sont les mouvements de grève. C’est ce qui me gêne plus particulièrement. Si l’on se réfère au « SWOT Analysis », un procédé d’analyse de situation qui tient compte des faiblesses, des menaces, des opportunités et des forces, on se rend compte que les faiblesses sont plus dangereuses que les menaces. Les menaces viennent de l’extérieur. Il est possible de lutter contre elles. En revanche, les faiblesses viennent de l’intérieur et c’est ce qui les rend plus dangereuses. Si nous sommes forts avec les hommes et les femmes qui font la Faculté, nous saurons exister, mais si nous sommes faibles, nous allons nous détruire nous-mêmes. 

Pour mener à bien toutes vos missions, avez-vous le budget nécessaire ?

Honnêtement, le problème n’est pas lié à l’argent mais aux hommes et aux femmes. J’ai eu l’occasion de rencontrer le représentant de la recherche scientifique de la Corée du Sud. Je lui ai demandé comment ils étaient parvenus à ériger le pays au rang de 13e puissance mondiale en l’absence de pétrole. Il m’a répondu qu’après l’indépendance, le pays s’est focalisé sur un seul élément : la ressource humaine. La clé de la réussite est là. Elle repose sur les hommes et les femmes et non pas sur l’argent. Il faut donc investir sur l’homme. 

Et quelle est la place de la recherche scientifique à la faculté ?

Il est essentiel de motiver, de préparer et de former les étudiants à la recherche scientifique. Au sein de la Faculté, 10 laboratoires de recherche ont été accrédités par l’Université et disposent de leur propre budget. Actuellement, nous nous dirigeons vers la mise en place d’un centre de recherche de renommée internationale avec la collaboration de laboratoires marocains et étrangers. Nous développons des partenariats, principalement dans le cadre des relations Sud-Sud (Sénégal, Côte d’Ivoire…).

En termes de biotechnologie, nous avons, par exemple, commencé à fabriquer à l’échelle de l’Afrique des anticorps monoclonaux ; nous sommes équipés pour réaliser l’étude des antigènes leucocytaires humains (système HLA) et, parmi nos projets, nous nous dirigeons vers la mise en place d’une chambre blanche, c’est-à-dire une chambre stérile qui permettra de traiter les cellules souches. Ce projet nous permettra de résoudre un problème de santé publique, celui de la cécité liée aux plaies de la cornée. Actuellement, une plaie de la cornée entraîne la cécité totale et une prothèse coûte près de 15 000 dirhams. Au sein de la chambre blanche, nous pourrons, à partir de placenta, isoler des cellules souches et préparer des greffons pour éviter la cécité. 

L’activité de recherche ouvre beaucoup d’horizons. Elle permet également de valoriser les compétences, de publier, de rayonner à l’échelle internationale et de générer des ressources. Au centre, il y a l’Homme. C’est lui qui réfléchit au projet, qui le met en place, qui le développe…. Avant l’argent, il y a l’Homme.

Vous avez évoqué le centre de simulation. La simulation médicale est pour ainsi dire devenue un complément indispensable dans la formation des médecins. Pouvez-vous nous en dire plus sur le centre ?

Nous partons du principe que le premier geste médical ne doit jamais être pratiqué sur un patient, à l’image du pilote de ligne qui effectue de nombreuses heures de vol en simulateur avant de prendre les commandes d’un appareil. 

Le centre est installé sur une superficie de 1 800 m2 et, avec la rénovation des locaux et le matériel, nous avons investi 30 millions de dirhams. Nous avons des mannequins de haute-fidélité qui permettent des mises en situation dans toutes les spécialités comme par exemple la gynécologie, l’ORL, l’ophtalmologie et même la chirurgie grâce à des simulateurs de retour de force haptiques. En gynécologie par exemple, nous pouvons programmer un accouchement dynamique à l’aide d’un mannequin haute-fidélité équipé d’un moteur afin de refléter exactement la réalité. En ORL, nous avons à disposition une tête de mannequin qui permet l’examen du conduit auditif à l’aide d’un otoscope. L’étudiant se familiarise avec le conduit auditif normal. Il est remplacé par un conduit auditif pathologique et l’étudiant peut faire la différence. Nous sommes équipés pour la pathologie mammaire, la détection de l’adénome de la prostate, l’ophtalmologie… Et actuellement, nous recevons des étudiants africains qui privilégient le Maroc par rapport à Paris. 

Vous avez également entrepris la dématérialisation de la bibliothèque. Où en êtes-vous ?

Nous souhaitons aller vers la faculté virtuelle. Il s’agit pour moi d’un projet phare. Nous avons commencé par la rénovation physique de la bibliothèque car les locaux avaient beaucoup vieillis. Nous allons maintenant passer à la phase de numérisation de tous les ouvrages, soit près de 30 000. L’idée est de créer, à terme, un espace numérique de travail via une plateforme dédiée qui permettrait à chaque étudiant d’avoir accès à distance à l’ensemble des ouvrages et de télécharger des documents s’il le souhaite. Il pourrait ainsi travailler librement, au moment où il le souhaite grâce à son accès au centre de e-learning. Le coût de ce projet est estimé à 3 millions de dirhams. Nous avons créé une association de soutien à la faculté pour récolter des fonds qui nous permettraient de faire aboutir ce projet. Ce projet me tient réellement à cœur et si quelqu’un souhaite nous aider, il est le bienvenu.

Si vous aviez un message à transmettre, quel serait-il ?

Le message est de ne jamais baisser les bras. Les étudiants sont nos enfants et nos confrères. C’est à nous de les guider, de les cadrer. Il faut immuniser les étudiants, les vacciner, et c’est ce que j’essaie de faire. Je pense que c’est une question de vision, de sentiment d’appartenance et de responsabilité sociale. Nous avons une dette car nous avons été formés à la Faculté. Il faut désormais que notre Faculté soit une locomotive de développement socio-économique, qu’elle rayonne tant sur le plan national qu’international et qu’elle soit un hub au niveau africain.  

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