Mokhtar Tazi

Mokhtar Tazi 15 février 2017

“ il faut une confiance et un respect mutuels entre les responsables de la profession et ses membres ”

Pharmacien d’officine depuis de nombreuses années, Mokhtar Tazi connait bien la profession pour l’avoir représentée au sein de nombreuses instances.

Il a été notamment président des Conseils national de l’Ordre des pharmaciens et régional des pharmaciens du Sud pendant 12 ans, président de la Fédération nationale des Syndicats des pharmaciens du Maroc, du Syndicat des pharmaciens d’officine de Casablanca, président-fondateur de la Fédération des pharmaciens du Maghreb Arabe, vice-président de l’Union des pharmaciens arabes, chargé de l’enseignement pendant 12 ans et même expert auprès de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI). Il défend le principe de la régionalisation poussée, une vision qui, selon lui, profitera au citoyen. 

Doctinews N°96 Février 2017

Mokhtar Tazi

Pharmacien d’officine


 

Doctinews. Un certain nombre de pharmaciens sont en situation de pré-faillite. A quoi attribuez-vous cette situation ?

Mokhtar Tazi. Environ 20 à 30 % des pharmaciens sont aujourd’hui en situation de pré-faillite. Mais en quelques années, nous sommes passés de 700 officines à 12 000 ! Cette situation a inévitablement eu un impact sur le chiffre d’affaires de l’officine. Il en est de même pour la récente baisse des prix des médicaments et la mise en place du Ramed. L’initiative est certes louable, mais la dotation de médicaments accordée aux centres de santé pour les patients ramédistes représente des ventes en moins pour les pharmaciens. Quant à l’Assurance maladie obligatoire (AMO), elle n’a pas permis d’augmenter la consommation car le médicament est une denrée spéciale. Les médicaments consommés dans le cadre de l’AMO l’étaient tout autant avant.

A votre avis, quelles sont les mesures à prendre pour améliorer la situation des pharmaciens ?

Pour améliorer la situation des pharmaciens, il ne faut pas chercher à transposer ce qui se fait ailleurs, surtout lorsqu’il n’y a pas suffisamment de similitudes entre le fonctionnement de notre société et le fonctionnement dans d’autres pays. Nous pouvons nous inspirer de certains éléments positifs mais, à mon avis, la situation des pharmaciens ne pourra être améliorée au Maroc que si nous sommes encadrés par des organismes professionnels responsables. Les dernières élections qui ont eu lieu au niveau des instances représentatives de la pharmacie ont permis de mettre un peu d’ordre, mais il me semble qu’il existe parfois une confusion entre la politique et la profession. Les idées politiques ne sont pas obligatoirement au bénéfice de la profession. Quand je dis « profession », je pense « pharmacien au service du citoyen et du patient ». Voilà, à mon avis, la première mesure à prendre. Aujourd’hui, le pharmacien n’est plus respecté car les écarts de certains ne sont pas sanctionnés. Or, nous ne pourrons être respectés et entendus que si nous exerçons notre profession en toute honnêteté et intégrité et si nous appliquons les différentes dispositions légales et réglementaires qui régissent la profession. Nous aurons alors les atouts pour nous défendre et nous pourrons engager des discussions avec le ministère de la Santé et le ministère des Finances. Nous pourrions, par exemple, envisager le versement d’un honoraire pharmaceutique pour tous les produits inscrits au tableau. Ce serait une manière de rémunérer le rôle de protection du malade de la part du pharmacien. Les honoraires seraient reportés sur la déclaration fiscale et un impôt serait payé. Ce n’est qu’un exemple.


N’y a-t-il pas trop d’instances représentatives de la profession ?

Le nombre d’instances n’est pas un problème tant qu’elles agissent pour le bien de la profession, qu’elles sont respectées et qu’elles font respecter les règles. Certains pharmaciens n’appliquent pas les horaires d’ouverture des officines. Cette situation n’est pas normale. Il y a quelques années de cela, il suffisait de brandir la menace de fermeture pour que les règles soient respectées, car tout le monde savait que ce qui était dit était appliqué. Aujourd’hui, les pharmaciens en question continuent d’enfreindre les règles sans être sanctionnés. Il n’y a pas de respect entre les pharmaciens et l’instance qui les représente. Or, pour que la profession remplisse son rôle et restaure son image, il faut une confiance et un respect mutuels entre les responsables de la profession et ses membres, et tout le monde doit être traité sur le même pied d’égalité.
Je pense également à la décision du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, après son élection, d’exonérer certains pharmaciens de la cotisation antérieure (pour ceux qui n’étaient pas à jour). Elle n’est pas équitable. Personnellement, j’avais cessé de régler ma cotisation au cours des cinq dernières années car je n’accordais pas ma confiance au Conseil antérieur. Aujourd’hui, je suis redevable, et si l’instance demande à tous les pharmaciens de régulariser leur situation, je serais le premier à le faire. Mais je ne suis pas d’accord sur le principe de l’exonération des arriérés car elle pénalise ceux qui ont toujours réglé leur cotisation. Même s’il s’agit de sommes symboliques, je pense que rétablir le principe de la régularisation permettra de réconforter l’adhésion des professionnels à leur profession. Il s’agit d’équité sociale.

La présence de pharmaciens à la Chambre des représentants peut-elle permettre de mieux faire entendre la voix des pharmaciens ?

Nous avons toujours eu des pharmaciens à la Chambre des représentants. Je crois qu’il serait surtout bénéfique que nous soyons représentés au sein de la deuxième Chambre. Pour la première fois, cette Chambre réunit des représentants des salariés, des entreprises avec la CGEM et des politiques. Il serait judicieux d’y inclure des représentants des professions qui ne porteraient pas une couleur politique mais une couleur professionnelle (médecins, architectes, pharmaciens, avocats,…). Un tel schéma permettrait d’élargir la discussion à la réalité de chaque profession sans parti (politique) pris, même avec un nombre de représentants minoritaires.

Vous avez toujours défendu l’idée de régionaliser les conseils de l’Ordre. Est-ce toujours une nécessité ?

C’est une nécessité, et encore plus à un moment ou l’Etat marocain s’oriente, lui aussi, de plus en plus vers une régionalisation poussée (parlement régional, gouvernement régional…). La profession ne peut pas s’inscrire en dehors de cette vision qui profitera au citoyen. La gestion à l’échelle régionale permet de tenir compte des réalités de la région, réalités qui ne peuvent pas être mieux maîtrisées que par ceux qui les vivent. Actuellement, nous sommes représentés par un Conseil national, un conseil régional nord et un conseil régional sud, un conseil des pharmaciens biologistes et un conseil des pharmaciens-fabricants et répartiteurs. Officiellement, le territoire est découpé en huit régions politiques. Nous devons suivre ce découpage et créer huit conseils régionaux (au lieu de deux) sans toucher aux autres instances. En respectant cette pyramide, nous aurions des responsables régionaux qui seraient en contact direct avec les responsables politiques de chaque région ce qui permettrait d’accélérer le traitement des dossiers et de lever des freins.

Dans le contexte actuel, peut-on tout de même transmettre un message d’optimisme aux futurs pharmaciens ?

Lorsque j’étais enseignant, chaque promotion s’inquiétait de savoir s’il y avait encore de l’espoir face à l’augmentation du nombre de pharmaciens. Je disais tout le temps : « Vous n’avez rien à regretter. Exercez votre métier avec plaisir et responsabilité ». Le pharmacien a un rôle important à jouer : il écoute, il conseille, il délivre le médicament. Il établit une relation de confiance et participe à l’adhésion au traitement du patient. Le pharmacien est un acteur essentiel dans la filière de soins, et il le restera.

Auriez-vous quelque chose à ajouter ?

Il y a un point que je souhaiterais effectivement soulever. Il concerne l’indemnisation du pharmacien en cas d’éviction par le propriétaire du fonds de commerce. Excepté en cas de non respect de la loi (non paiement des loyers ou changement d’orientation professionnelle), le pharmacien ne devrait pas être évincé sans être correctement indemnisé comme c’est le cas par exemple en France. Au Maroc, en cas de démolition d’un immeuble, le pharmacien doit soit attendre qu’un autre immeuble soit construit, soit trouver un autre local en respectant la distance de 300 mètres vis-à-vis d’une autre pharmacie. Durant cette période d’inactivité, il perçoit une indemnisation qui n’est même pas équivalente à une année de loyer. Beaucoup de confrères se sont retrouvés à la rue à cause de cette incohérence dans la loi qui place le pharmacien comme un simple commerçant. Bien sûr que nous sommes commerçants : nous achetons et vendons des médicaments. Mais en réalité, nous sommes une profession libérale à caractère médical. La profession de pharmacien n’est une profession commerciale que par accident. Le fonds de commerce de pharmacie ne peut pas être comparé à un fonds de commerce de commerçant. Il faut changer la loi à ce niveau-là.
Si vous le permettez, je voudrais également profiter de l’occasion pour féliciter l’équipe de Doctinews pour les services qu’elle rend à la profession et pour adresser mes vœux les plus sincères, les plus cordiaux et les plus amicaux à tous les membres de la profession de pharmacien et à tous les membres de la profession médicale.

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