Pr Samir Ahid

Pr Samir Ahid 13 septembre 2016

il faut intégrer des études d’efficience dans les évaluations

Professeur de l’enseignement supérieur spécialisé en pharmacologie, le Pr Samir Ahid est directeur de l’équipe de recherche en pharmaco-épidémiologie et pharmaco-économie et préside la Société marocaine de l’économie des produits de santé (SMEPS). Une discipline jeune qui s'impose au fil du temps.

Doctinews N°102 Juin 2017


Pr Samir Ahid

Président de la Société marocaine de l’économie des produits de santé


 

Doctinews. La Société marocaine de l’économie des produits de santé est une jeune société savante qui évolue dans une discipline assez nouvelle également au Maroc. En quoi consiste l’économie des produits de santé ?

Pr Samir Ahid. L’économie des produits de santé ou la pharmaco-économie s’inscrit dans le champ de l’économie de santé. On peut la définir comme étant une discipline qui associe les concepts cliniques d’efficacité, de sécurité et de qualité de diverses procédures en matière de soins de santé, avec des mesures de développement économique. Il s’agit ici d’une discipline effectivement nouvelle à l’échelle internationale puisqu’elle n’a réellement émergé qu’à partir des années 1990, époque à laquelle son rôle est devenu incontournable. Jusque-là, elle était marginalisée parce que les Etats n’avaient pas encore été confrontés aux crises de financement des produits de santé. Aujourd’hui, la pharmaco-économie est devenue un outil d’aide à la décision car il est désormais nécessaire de rationaliser les dépenses liées aux soins en quête d’efficience.
Au Maroc, elle commence à s’imposer, notamment parce que le pays a entamé une transition épidémiologique avec un basculement vers les maladies non transmissibles chroniques telles que le diabète, l’asthme, l’hypertension artérielle, les pathologies cancéreuses… qui sont souvent coûteuses pour les organismes payeurs, la société et le patient. C’est là où le raisonnement économique intervient. A noter aussi que les études pharmaco-économiques diffèrent de l’analyse de gestion qui s’intéresse aux seuls comptes gérés par les pharmacies hospitalières (médicaments et/ ou dispositifs médicaux).

Peut-on raisonner économiquement quand on parle de santé ?

Il le faut car, d’un côté, tout système de santé vise à préserver et entretenir la santé des citoyens qui est un patrimoine sociétal et, de l’autre côté, les budgets alloués aux financements des stratégies médicales ne sont pas extensibles. Donc un arbitrage est devenu nécessaire dans le domaine de la santé et il est apparu que le choix de priorités en matière de politique de santé publique devait se faire en considérant non seulement les conséquences médicales des différentes stratégies mais aussi leur coût. On parle ici des coûts générés et des coûts évités lors de la prise en charge de la maladie.
Aujourd’hui, et grâce aux progrès de la recherche, de plus en plus de médicaments innovants arrivent sur le marché. Ils allongent la survie, offrent une meilleure qualité de vie… mais ils sont très coûteux. Il faut donc se poser la question de l’allocation des ressources, et bien évidement quand on parle de ressources on sous-entend les besoins sur le plan acquisition des produits de santé, mais aussi les besoins en termes de personnel, d’équipements, d’installations… Dans le domaine de l’économie des produits de santé, il s’agit de se focaliser sur les médicaments et les dispositifs médicaux dont certains sont également très coûteux. Pour ces produits, il faut se poser la question de l’efficience, c'est-à-dire les avantages obtenus en termes d’efficacité et de tolérance par rapport au coût qui va être alloué à leur achat.
Le patient est intéressé par le prix du médicament, surtout s’il n’est pas entièrement remboursé. Il ne faut pas oublier que le citoyen marocain supporte environ 54 % de la dépense en soins. Le médecin est préoccupé par le traitement le plus efficace pour assurer une guérison complète. Les décideurs seront intéressés par l’efficience et l’impact sur le budget avant d’intégrer un produit dans la liste des médicaments remboursables. Il s’agit, à ce stade, d’une approche comparative qui consiste à comparer un médicament qui arrive sur le marché à un autre médicament de référence, déjà connu. Au niveau international, les industriels eux-mêmes commencent à intégrer de plus en plus l’évaluation pharmaco-économique au sein des phases de recherche et développement, pour être en mesure de fournir des arguments adaptés aux attentes et aux besoins de leurs interlocuteurs.

Quels sont les critères d’évaluation du coût d’une maladie ?

Les études peuvent être menées selon plusieurs approches. Il peut s’agir de l’approche patient afin de déterminer ses dépenses, de l’approche hospitalière qui vise à identifier les charges supplémentaires d’une pathologie ou encore de l’approche sociétale qui tient compte des coûts directs mais aussi les coûts indirects tels que les arrêts de travail, la réorganisation au sein d’une famille, les déplacements… Les coûts indirects sont malheureusement souvent négligés. Il existe également des coûts intangibles qui ne sont pas monnayables comme la qualité de vie. Lorsque le coût de la maladie est déterminé, il est alors plus facile d’appréhender l’intérêt d’intégrer une nouvelle molécule dans la prise en charge qui en augmentera ou en diminuera le coût.

Et qu’en est-il au Maroc où le système d’assurance maladie est jeune ?

Les autorités ont mis en place en 2012 une commission de transparence chargée d’évaluer le service médical rendu d’un produit de santé et l’amélioration de ce service et en 2015 la commission économique et financière des produits de santé qui analyse l’impact budgétaire. C’est un premier pas. Mais il faut intégrer des études d’efficience dans les évaluations. Dans tous les systèmes de santé qui intègrent l’évaluation pharmaco-économique, l’analyse d’impact budgétaire est toujours un complément de l’évaluation pharmaco-économique. D’autant plus que l’analyse d’impact budgétaire doit prendre en considération d’autres facteurs pour mieux cerner l’incidence sur le budget sur des horizons temporels plus ou moins longs. J’entends par là la prévalence de la maladie, les schémas de traitement effectivement utilisés avant et après l’introduction de l’innovation et les coûts unitaires de chaque ressource utilisée dans le cadre des stratégies.

Certaines décisions ne doivent pas être faciles à prendre ?

Je suis d’accord avec vous, et il est important de rappeler encore que les conclusions des études menées dans ce sens doivent être soumises à réflexion avant de conduire à une décision. Les études pharmaco-économiques sont un des éléments nécessaires mais non suffisants à la prise de décision éclairée, au même titre que la justice, l'équité. Il faut aussi rappeler que ces études n’ont pas la prétention de remplacer la réflexion, le jugement et le sens commun. D’ailleurs, les professionnels de la santé considèrent quelquefois comme contraire à l'éthique d'intégrer la dimension économique à leur pratique, alors que ne pas en tenir compte risquerait de conduire au gaspillage de ressources déjà limitées, ce qui serait encore plus contraire à l’éthique. Dans la conjoncture actuelle, il faut réfléchir et rationaliser pour mieux soigner avec ce qui est à disposition et pour pérenniser le système d’assurance maladie et assurer un meilleur accès aux médicaments.

Les médicaments génériques et les biosimilaires ne se prêtent-ils pas justement à l’efficience ?

Avant de répondre, je dirais que chaque Etat a son objectif à atteindre. Il faut assurer un équilibre entre l’innovation dont le patient a besoin pour un allongement de la survie et une meilleure qualité de vie, mais il faut également se pencher sur l’accessibilité, freinée par le coût des médicaments innovants. Un médicament générique est accessible et sera facilement inscrit à la liste des médicaments remboursés. Il représente une bonne alternative et le Maroc n’est pas parvenu à lever tous les freins dans ce domaine. La part de ces médicaments ne dépasse pas 34 % dans notre pays alors que, par exemple, elle s’élève à 80 % aux Etats-Unis qui est considéré comme le pays de l’innovation thérapeutique. Une des pistes à exploiter consiste justement à encourager le médicament générique et le médicament biosimilaire au sein de notre pays.

La baisse des prix des médicaments initiée par le ministère de la Santé va-t-elle dans le sens de l’accessibilité ?

Oui tout à fait, un prix réduit et abordable du médicament est un des éléments incontournables dans l’accès aux soins. D’ailleurs, le médicament représente 30 % des dépenses en santé au Maroc. Néanmoins, il faut rappeler que le prix du médicament n’est pas le seul facteur de l’accès. Il faut agir sur d’autres facteurs souvent multisectoriels, parmi lesquels notamment les facteurs démographiques, les facteurs socio-culturels comme l’usage de la médecine traditionnelle, les facteurs économiques comme la faiblesse relative du pouvoir d’achat et l’insuffisance de la couverture par l’assurance maladie. Et, à ce titre, l’élargissement actuel de l’assurance maladie au profit des étudiants et des indépendants constitue aussi une amélioration de l’accessibilité. Enfin, d’autres difficultés d’accès physique peuvent se poser notamment la disponibilité des médicaments et, à ce niveau, il faut faire attention aux produits à très petits prix dont l’existence pourrait être menacée par une révision quinquennale des prix.

L’équipe de recherche a travaillé en collaboration avec le centre hospitalier Ibn Sina dans le cadre d’une évaluation économique de ses produits de santé. Est-ce une pratique courante ?

A ce jour, très peu d’hôpitaux intègrent la notion de pharmaco-économie dans l’intégration de leurs produits dans la nomenclature. Ils ont mis en place des comités de médicaments et des dispositifs médicaux qui statuent majoritairement sur l’efficacité et la tolérance d’un produit, mais pas encore sur la base d’une analyse pharmaco-économique. Ceci dit, dans les pays européens, seule une minorité de professions de santé a recours à la pharmaco-économie. Mais l’augmentation du coût des médicaments avec l’arrivée des médicaments innovants va conduire certainement au développement de la discipline.
Avec le centre hospitalier Ibn Sina, l’équipe de recherche de pharmaco-économie et pharmaco-épidémiologie a effectivement mené une analyse économique des produits : Quelle est la nature des produits achetés par les neuf structures hospitalières ? Ces produits sont-ils pertinents ? Sont-ils essentiels ? Peuvent-ils couvrir les besoins des patients ? Sont-ils intégrés à la liste des médicaments remboursés ?.... C’est la première étude qui a été réalisée dans ce sens au niveau d’un hôpital et qui a permis d’identifier certaines limites, notamment au niveau des appels d’offres.

Pouvez-vous nous parler des activités de la SMEPS, dont vous êtes le président fondateur ?

La SMEPS regroupe dans son bureau aussi bien des universitaires que des membres de l’industrie pharmaceutique avec pour objectif de promouvoir l’économie des produits de santé auprès de la communauté scientifique. Nous organisons des congrès scientifiques et le prochain, le cinquième, aura lieu au mois d’octobre à l’Université Mohammed VI des Sciences de la Santé à Casablanca. Il sera jumelé au 3e congrès maghrébin sur la discipline ce qui permet de s’ouvrir sur les expériences d’autres pays. La SMEPS a aussi pour rôle de promouvoir les recherches scientifiques. Elle collabore avec l’équipe de recherche de pharmaco-épidémiologie et pharmaco-économie qui a été mise en place dès 2009 et que j’ai l’honneur de diriger. Cette équipe, accréditée par l’Université Mohammed V de Rabat, a déjà produit plusieurs études centrées sur les cancers, le diabète, l’hypertension artérielle, l’asthme et bien d’autres. Ces études qui constituent un préalable ne peuvent être réalisées qu’à l’échelle locale. En effet, il n’est pas possible d’extrapoler le coût d’une maladie en France ou ailleurs, ni même le prix d’un médicament. D’où la nécessité de faire appel à des compétences locales et de former des futures compétences à travers des ateliers et des workshops.

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