Jaâfar Rhissassi

Jaâfar Rhissassi 16 mai 2018

 Professeur agrégé en chirurgie cardiovasculaire

Professeur agrégé en chirurgie cardiovasculaire,le Dr Jaâfar Rhissassi est également spécialisé dans le domaine de la chirurgie des cardiopathies congénitales. Une discipline qui peine à se développer au Maroc, faute de moyens.

 

 Doctinews N°110 Mai 2018

Dr Jaâfar Rhissassi

  Professeur agrégé en chirurgie cardiovasculaire


 Doctinews.Vous êtes particulièrement investi dans le domaine de la chirurgie des cardiopathies congénitales. Quel est la particularité de cette spécialité ?

Dr Jaâfar Rhissassi. La chirurgie des cardiopathies congénitales concerne toutes les malformations cardiaques qui se sont développées avant la naissance. Elles peuvent être découvertes soit avant la naissance au cours de la période anténatale par les gynécologues dans le cadre du suivi de la grossesse, ou bien diagnostiquées à la naissance par la présence de symptômes que le nouveau-né manifeste immédiatement après la naissance, ou encore quelques semaines ou quelques mois plus tard car la physiologie cardiaque évolue au fur et à mesure que le nourrisson grandit pour créer un équilibre entre la circulation pulmonaire et systémique. En règle générale, 90 % des cas de cardiopathies cardiaques sont découverts avant l’âge d’un an. La particularité de cette spécialité est liée au très jeune âge des patients d’où leur vulnérabilité.

De quelles pathologies parle-t-on plus précisément ?

Durant sa genèse, le cœur prend rapidement la forme d’un tube creux pulsatile. La moindre petite anomalie sur ce tube cardiaque peut empêcher une partie du cœur de se développer normalement. Il existe donc une grande diversité de cardiopathies congénitales. Elles font l’objet d’une classification qui nous permet de comprendre l’urgence, d’anticiper l’évolution et de décider de la stratégie à adopter. Schématiquement, il est possible de distinguer deux grandes catégories de pathologies, celles qui s’accompagnent d’un bas débit pulmonaire et provoquent une cyanose (enfants bleus) et celles qui s’accompagnent d’un haut débit pulmonaire responsables de dyspnées souvent évolutives vers l’insuffisance cardiaque ou le décès.

Les cardiopathies congénitales sont-elles nombreuses au Maroc ?

Au Maroc, le nombre de nouveaux cas de cardiopathies congénitales est estimé entre 3 500 et 5 000 nouveaux cas chaque année. Ces estimations sont basées sur les statistiques internationales. En ce qui concerne la chirurgie cardiaque à cœur ouvert, seulement 3 000 chirurgies sont réalisées chaque année, adultes et enfants confondus. A titre de comparaison, elles sont aux nombres de 80 000 en Turquie et de 70 000 en France, soit mille interventions par million d’habitants.

Comment peut-on expliquer cette situation ?

Cette situation peut s’expliquer, d’une part, par le manque de professionnels formés pour la prise en charge de ces pathologies et, d’autre part, par le manque de structures publiques pour opérer ces cas. En effet, plus de 90 % des interventions sont réalisées dans le secteur libéral, mais beaucoup de familles n’ont pas les moyens financiers pour s’adresser au secteur privé. Résultat, pas plus de 200 à 250 enfants sont opérés à cœur ouvert annuellement au Maroc. Pourtant, historiquement, les premiers cas de chirurgie cardiaque congénitale ont été gérés au CHU de Rabat. Cependant, les enfants étaient traités assez tard, vers l’âge de deux ou trois ans ou plus car très peu d’entre eux étaient diagnostiqués précocement. Aujourd’hui, de plus en plus de pédiatres et de cardiologues diagnostiquent ces pathologies, et la difficulté réside dans la prise en charge des nouveau-nés ou nourrissons de petit poids au sein d’une structure de chirurgie cardiaque adulte. En effet, si nous maîtrisons le geste chirurgical, nous n’avons pas de structure dédiée à la néonatologie et de personnel formé et dédié à la réanimation des nouveau-nés et nourrissons. Or, en l’absence d’une réanimation adaptée, il faut savoir que le risque de mortalité passe à 30 - 40 % contre 4 - 5 % lorsque les conditions optimales sont réunies.

Le secteur privé est-il en mesure de pallier ce déficit en infrastructure dédiée ?

Malgré le travail remarquable qui a été réalisé dans le secteur libéral, le nombre de cas de patients opérés ne permet pas de développer une expertise suffisante pour hisser le Maroc là où il pourrait l’être au niveau de la prise en charge des cardiopathies congénitales car, comme je le disais plus haut, ces interventions sont très coûteuses pour les familles et donc rares.

Que propose le CHU dans ce domaine ?

Depuis plus de 25 ans, des tentatives ont eu lieu pour créer des « ailes » dédiées au sein des hôpitaux qui sont toujours nées de la volonté d’une poignée de professionnels. Mais le système et la structure n’ont jamais été adaptés pour créer un cadre spécifique à la cardiopathie congénitale. Aujourd’hui, la chirurgie cardiaque congénitale est un domaine que nous essayons de développer au sein de l’hôpital d’enfants de Rabat. Nous avons, grâce à un travail collaboratif avec l’équipe de l’hôpital d’enfants (anesthésiste-réanimateur, cardiopédiatre,…), suivi les traces de nos prédécesseurs pour pratiquer, dans un premier temps, des opérations à cœur fermé (sans circulation extracorporelle) qui ne nécessitent pas toujours le même niveau de réanimation que pour une intervention à cœur ouvert. Avec le soutien de l’équipe de l’association Terre des Hommes et de l’hôpital de Berne en Suisse, nous avons ensuite pu mener des missions de chirurgie à cœur ouvert depuis 2015. En avril 2016, nous avons pu réaliser la première intervention à cœur ouvert par l’équipe locale. Nous étions entourés de nombreux volontaires et nous avons pu montrer que nous étions en mesure de prendre en charge la chirurgie cardiaque congénitale à cœur ouvert. Plus de 140 malades ont été opérés à l’hôpital d’enfants jusqu’à maintenant avec un taux de mortalité acceptable de 7 pour cent. Malheureusement, nous avons atteint les limites de la structure car nous occupions le bloc de nos collègues chirurgiens pédiatres, un lit au sein du service de réanimation pédiatrique polyvalente qui est déjà saturé…. Nous avons donc suspendu provisoirement cette activité depuis quelques mois. Aujourd’hui, après plus de trois ans d’activité, nous avons pour projet de créer une structure dédiée pour répondre aux besoins du pays. Nous avons besoin d’une structure universitaire qui assure la prise en charge des malades et la formation du personnel et qui soit le garant du développement de la chirurgie cardiaque congénitale au Maroc. Autrefois, il est vrai que la priorité consistait à prendre en charge des patients atteints de tuberculose par exemple. Mais aujourd’hui, ce discours est dépassé. Les patients sont de plus en plus nombreux et, grâce aux compétences disponibles actuellement dans notre CHU, 95 % des pathologies peuvent être traitées. Alors, pourquoi les patients ne pourraient-ils pas en bénéficier ? Actuellement, le seul choix du malade est de mourir de sa cardiopathie ou bien de se faire traiter dans le secteur libéral.

Où en êtes-vous dans ce projet ?

Nous avons le soutien de notre administration. Le CHU a dédié une structure pour permettre de développer un pôle de cardiologie et de chirurgie cardiaque congénitale. En attendant que ce projet soit opérationnel (financement, installation, mise en service…), nous avons demandé à pouvoir reprendre notre activité à petite échelle, mais dans de bonnes conditions. Nous avons obtenu une journée opératoire, des lits au sein du service de chirurgie générale et de la réanimation pédiatrique polyvalente dédiés pour cette activité. Nous avons pu renforcer l’équipe par une réanimatrice et un jeune chirurgien cardiaque, mais nous attendons toujours le recrutement du personnel paramédical. D’ici quelques mois, nous devrions mettre en place la première unité de chirurgie cardiaque congénitale permettant d’alléger un peu la longue liste d’attente de ses petits patients en attendant que le centre ouvre ses portes. Mais je pense que ce processus peut être accéléré. Il s’agit d’une question de volonté. Au Maroc, actuellement, il n’est plus justifié d’accepter une mortalité infantile élevée due aux cardiopathies congénitales, la souffrance des familles et les coûts qui en découlent alors que les compétences et les moyens sont disponibles dans notre pays.

Encourageriez-vous la jeune génération à suivre votre voie ?

La chirurgie cardiaque pédiatrique est une très belle spécialité. Elle est très gratifiante, puisque 80 % des nourrissons sont guéris et évoluent normalement vers l’âge adulte. Elle nécessite beaucoup de qualités humaines et professionnelles. En effet, nous travaillons beaucoup en équipe dans un cadre très enrichissant pour étudier les cas, chercher des solutions et se soutenir… Cependant, la chirurgie cardiaque, et à fortiori la chirurgie cardiaque congénitale, est une discipline qui nécessite une formation très longue. Chaque intervention dure en moyenne 5 à 6 h ce qui limite le nombre d’interventions au quotidien et ralentit la rotation nécessaire à la formation. Actuellement, nous pensons que nous devrions avant tout sensibiliser les médecins en formation à tout ce qui se passe autour de la chirurgie : diagnostic préopératoire, réanimation, soins post-opératoires… afin de leur donner une vision d’ensemble de la prise en charge des cardiopathies congénitales. A partir de là, nous pourrons former notre armée dédiée à la chirurgie cardiaque pédiatrique et porter cette spécialité là où elle le mérite au Maroc

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