Dr Narjiss Berrada

Dr Narjiss Berrada 14 novembre 2018

Oncologue médicale,  pôle des cancers gynéco-mammaires de l’Institut National d’Oncologie.

Le mois d’octobre est chaque année consacré à la sensibilisation et au dépistage du cancer du sein. Le Maroc participe activement à ce mouvement mondial et mène chaque année une campagne à grande échelle. Le dépistage précoce est aujourd’hui la meilleure arme de traitement. Selon le Dr Narjiss Berrada, il devrait aujourd’hui faire partie d’un examen de routine chez toutes les femmes âgées de de 40 à 69 ans. Entretien.

 

 Doctinews N°115 Novembre 2018

Dr Narjiss Berrada

 Oncologue médicale, pôle des cancers gynéco-mammaires de l’Institut National d’Oncologie.
Vice-Secrétaire général de l’Association marocaine de formation et de recherche en oncologie médicale.
Représentante internationale du « breast- Gynecological & Immunooncology International Cancer Conference ».


 Doctinews.Grâce à l’instauration des registres des cancers, la fréquence du cancer du sein au Maroc est aujourd’hui connue. A combien de cas est-elle estimée ?

 Dr Narjiss Berrada. Chez la femme, 36 % des cancers sont des cancers du sein, ce qui représente environ 8 000 nouveaux cas chaque année. Le cancer du sein est ainsi le 1er cancer chez la femme au Maroc. Ces données sont issues des registres régionaux, notamment celui du Grand Casablanca qui a été actualisé en 2016, ainsi que de celui de Rabat. Nous n’avons pas de registres de données dans les autres villes, mais nous disposons de suffisamment d’informations pour extrapoler ces chiffres à l’échelle nationale.

Le mois d’octobre, baptisé « Octobre Rose », est un mois dédié à la prévention du cancer du sein. Pourquoi le dépistage est-il si important ?

Le dépistage du cancer du sein permet d'augmenter les chances de guérison grâce à un traitement précoce et moins invasif. Il ne va pas permettre de prévenir la maladie mais de la détecter à un stade peu avancé de son développement. Plus le diagnostic se fait tôt dans l’histoire naturelle du cancer, mieux on peut le soigner, c’est à dire proposer une chirurgie des seins et des aisselles moins invasive, mais aussi diminuer le recours à certains traitements très toxiques.

Quels sont, justement, les traitements proposés à une patiente précocement dépistée ?

Le traitement initial repose avant tout sur la chirurgie. Dans les premiers stades de la maladie, on pratique un geste conservateur sur le sein (résection de la tumeur uniquement) et au niveau des aisselles (la technique du ganglion sentinelle va remplacer le curage ganglionnaire). En ce qui concerne le traitement médical, on prend en considération l’âge de la patiente, la taille et le grade de la tumeur, l’atteinte des ganglions, l’expression des récepteurs hormonaux et parfois certaines signatures génomiques. En fonction de ces éléments, on prescrit ou non une chimiothérapie. La chimiothérapie n’est pas indiquée en cas de cancer de très bon pronostic.

Est-il possible de quantifier le taux de rechute ?

Tout dépend du stade de la maladie. Lorsqu’elle est localisée au niveau du sein uniquement, il est de l’ordre de 5 à 10 % environ. Si la maladie a massivement envahi les ganglions, le risque de rechute peut atteindre 75 %. Le dépistage et la mise en place précoces d’un traitement permettent donc de diminuer considérablement les risques de rechute.

Une patiente traitée qui ne rechute pas peut-elle être considérée comme une patiente guérie ?

Dans le domaine de la cancérologie, on utilise plutôt le terme rémission car il existe toujours une probabilité de rechute, même si dans beaucoup de situations elle est infime.

Quel est le suivi proposé aux patientes en rémission ?

D’une manière générale, au cours de la première année, la patiente est suivie tous les trois à six mois selon le stade et le type de son cancer. Ensuite, l’intervalle s’allonge et, à partir de la 5e année, les patientes sont suivies annuellement avec une simple mammographie. Les autres bilans ne sont plus nécessaires.

Les traitements indiqués dans le cas d’une prise en charge précoce sont-ils tous disponibles au Maroc ?

On peut dire qu’en 2018 au Maroc, la prise en charge des cancers du sein précoce se fait selon les recommandations internationales. Les traitements standards, c'est-à-dire la chimiothérapie, l’hormonothérapie et le Trastuzumab, sont disponibles aussi bien dans le secteur public que privé et aussi bien pour les patientes avec une couverture sociale que pour les patientes Ramédistes. Il s’agit de traitements auxquels tout le monde a accès. De nouvelles thérapies ciblées arrivent et nous espérons qu’elles seront bientôt accessibles à toutes les patientes. Concernant le traitement des patientes en rechute, la situation est plus complexe. Les nouvelles molécules sont coûteuses. Certaines d’entres elles ont l’AMM mais n’ont pas le remboursement. Par conséquent, la prise en charge des patientes devient plus compliquée dès lors que la maladie a dépassé le stade local. D’une manière générale, les femmes sont-elles observantes au traitement ? En dehors des cas très particuliers de déni de la maladie, le cancer du sein n’est plus un sujet tabou au Maroc. Nous savons aujourd’hui qu’il existe, qu’il concerne en moyenne 1 femme sur 8 et qu’il est possible de le traiter. Par conséquent, lorsque les patientes suivent un programme thérapeutique, elles sont conscientes de l’importance du respect des protocoles de traitement. Certaines sont originaires de régions lointaines et, même si elles rencontrent des difficultés pour venir jusqu’à nous, elles parviennent à trouver des solutions. Elles trouvent de l’aide auprès des associations ou auprès de la famille qui fait preuve d’une grande solidarité à ce niveau. Le taux d’abandon est très minime.

Même pris en charge précocement, le cancer du sein reste une épreuve difficile à surmonter pour la femme. Quel est son impact psycho-socio-professionnel ?

La femme est un pilier important dans la société. Elle travaille à l’extérieur, s’occupe de sa famille, de ses enfants…. Par conséquent, la maladie génère des coûts importants pour la famille liés aux coûts directs des traitements, mais également aux pertes de revenus. Pour la société, le cancer a également un coût lié à la prise en charge de la maladie et à la perte du rendement, de la productivité au sein de la communauté. Sur le plan personnel, la maladie peut avoir des retentissements sur la fertilité, elle peut être à l’origine de divorces, d’abandons …. L’impact de cette maladie est donc considérable.

Propose-t-on un accompagnement spécifique aux femmes pour les aider pendant et après la maladie ?

Ce type d’accompagnement est aujourd’hui du domaine associatif au Maroc. Cependant, je pense qu’en tant que médecin, que technicien de la santé, nous avons un rôle important à jouer dans ce sens. Nous rencontrons régulièrement les patientes pendant le traitement puis, lorsqu’elles sont en rémission, les contacts s’espacent. Or, l’histoire continue pour la patiente. La maladie laisse des séquelles psychologiques (image du corps), physiologiques (ménopause précoce par exemple),…. Des associations prennent le relais mais je pense que les médecins doivent s’impliquer davantage. Nous avons beaucoup gagné ces dernières années en termes de diminution du taux des stades avancés, en termes de vies sauvées… Nous devons maintenant travailler autour de l’accompagnement et le structurer.

Avez-vous des recommandations particulières à formuler ?

J’ai deux recommandations à formuler. La première concerne le dépistage précoce qui est très important. Un médecin, qu’il soit médecin de famille ou gynécologue traitant, et qui reçoit pour quelque raison que ce soit une patiente dans la tranche d’âge de 40 à 69 ans, devrait au minimum procéder à un examen clinique du sein et vérifier les antécédents familiaux. Une mammographie doit être réalisée tous les deux ans. Il est important également d’encourager les femmes à pratiquer l’autopalpation. Le soutien d’une campagne nationale est également nécessaire et doit être renouvelé chaque année. Il faut que le dépistage devienne routinier et que le mois d’octobre soit synonyme de dépistage. La deuxième recommandation concerne les traitements alternatifs. Nous avons un combat à mener contre les remèdes miracles (régimes à base de citron, de curcuma, d’aloe vera…). De plus en plus d’études américaines, françaises… tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Ces traitements diminuent la survie des patientes. Ces femmes s’exposent à des risques de toxicités plus importants, certaines abandonnent les traitements conventionnels et mettent leur vie en danger. Le rôle du médecin traitant est essentiel pour informer les patientes sur les dangers de ces méthodes et pour les rassurer sur les traitements conventionnels qui donnent aujourd’hui de très bons résultats. 

 

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