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Pr Amal Bourquia : néphrologue et présidente de l’association « Reins »

Doctinews N°31 Mars 2011

Impliquée depuis de nombreuses années dans la prise en charge des maladies rénales, Le Pr Amal Bourquia fait partie de la première génération des néphrologues au Maroc. Déterminée à faire évoluer la situation des patients, membre fondateur et membre de nombreuses sociétés savantes, Elle contribue activement à l’information du public et à la sensibilisation de la communauté médicale et des pouvoirs publics sur l’évolution des maladies rénales et les moyens de leur prise en charge.

Amal-Bourquia Amal Bourquia




‘‘ La maladie rénale chronique est un combat national et un fléau du 21ème siècle. ’’

Doctinews. Quelle est la prévalence de la maladie rénale chronique (MRC) au Maroc et quelles sont les différentes atteintes de reins rencontrées ?
Pr Amal Bourquia.
Les maladies rénales, qui restent trop mal connues au Maroc, toucheraient près de 3 millions de Marocains. Les néphropathies primitives sont les plus fréquentes, mais elles commencent à êtres dépassées par les néphropathies secondaires au diabète et à l’hypertension artérielle. Ces dernières sont suivies par les néphropathies interstitielles chroniques liées aux infections et aux agressions toxiques ou médicamenteuses ou faisant suite aux obstructions des voies urinaires secondaires à des calculs ou des tumeurs. Enfin, les néphropathies héréditaires, particulièrement la maladie polykystique rénale dominante, viennent en quatrième position. L’insuffisance rénale chronique (IRC) toucherait des milliers de Marocains dont 3000 arrivent chaque année au stade terminal, avec nécessité de recourir au traitement de suppléance. Une prise en charge bien adaptée pour retarder le recours à la dialyse est donc indispensable.
L’IRC est aujourd’hui un vrai problème de santé publique du fait de l’augmentation de son incidence et de sa prévalence, surtout en raison du coût élevé des traitements de suppléance. Ces derniers étant très lourds et coûteux, on prévoit l’accroissement rapide de ces dépenses car, d’une part, la population vieillit et d’autre part, le diabète et l’hypertension artérielle qui en sont les principales causes, touchent de plus en plus de personnes. La maladie rénale chronique, fléau du XXIe siècle, doit faire l’objet d’un combat national.

La transplantation rénale, traitement de choix en termes économiques et en répercussions positives sur la qualité de vie des patients, n’a pas encore trouvé sa place au Maroc. Pourquoi, selon vous ?
La première transplantation rénale a eu lieu en 1986, avec une aide étrangère, mais en 1990, nous l’avons réalisée avec une équipe 100% marocaine et des donneurs vivants. Malheureusement, comme le montrent les statistiques, nous avons accumulé un énorme retard et la situation des transplantations rénales dans notre pays reste inacceptable. Il y a donc urgence à la faire évoluer.
Il est certain que dans ce retard, de nombreux facteurs -économiques, logistiques, socioculturels…- sont incriminés. Dans mes publications antérieures (Plaidoyer pour la transplantation rénale) j’ai recensé les difficultés, mais j’ai surtout avancé des propositions concrètes qui commencent, à mon sens, par une bonne prise en charge de l’IRC. Celle-ci comprend un ensemble d’actions incluant en premier lieu la qualité de la dialyse qui conditionne le recours à la greffe et ses résultats. La greffe rénale reviendrait moins cher passée la première année. Nous avons d’ailleurs étudié et publié ces aspects économiques sous l’égide de l’association REINS dans un ouvrage d’analyse pharmaco-économique. Ce bénéfice paraît très intéressant au Maroc avec l’optimisation des moyens humains et techniques.
Pour cela, nous devons tous agir pour l’essor de la greffe à partir de donneurs vivants et dépasser le stade actuel des interventions au cas par cas.


La dialyse reste donc le traitement «privilégié ». Pourtant, le Maroc souffre d’un double déficit en termes de centres de dialyse et de ressources humaines. Que préconisez-vous pour que la situation évolue ?
Lorsque l’RC arrive au stade terminal, le traitement par épuration extra-rénale ou la greffe de rein devient nécessaire. L’hémodialyse périodique (HD) a connu une évolution intéressante puisque le nombre de centres est passé de 2 en 1980 à 82 en 2000, et a atteint 145 à fin 2010 (62 dans le secteur public). Ces centres prennent en charge près de 9000 patients avec 1866 générateurs. Quant à la couverture géographique, seules 47 préfectures sur les 71 que compte le territoire disposent de centres d’HD. À côté de ce déficit, les résultats ne sont pas satisfaisants puisqu’on compte 50% de décès à 5 ans.
De nombreuses propositions me paraissent importantes comme celle de travailler pour la rentabilisation des centres publics en activité qui traitent actuellement 3,9 malades par générateur alors qu’ils peuvent en traiter au moins 5. Cela nécessite un investissement en ressources humaines -personnel médical et infirmier- mais cela sauverait de nombreuses vies. Il faut également s’orienter vers la création de nouveaux centres répondant à des normes et des règles nationales sous contrôle du ministère de la Santé. Le partenariat public/privé lancé en 2009 dans 12 provinces et préfectures a permis de traiter 576 malades, à l’exclusion de la région du grand Casablanca où plus de 500 malades répertoriés pour êtres traités en 2010 restent dans la tourmente, à la recherche de moyens pour survivre. Une situation qui mérite d’être traitée en urgence.

La prise en charge des maladies rénales par l’AMO vous semble-t-elle satisfaisante ?
La mise en place de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), en 2005, a été une avancée considérable, de même que l’exonération du ticket modérateur, en 2007. Cependant, de nombreuses difficultés demeurent, notamment l’obligation d’avancer l’argent pour acheter les médicaments nécessaires en dialyse avant de se faire rembourser. Les prix sont élevés pour la grande majorité des patients qui, souvent, abandonnent le traitement avec des conséquences néfastes sur leur santé. à ce sujet, nous avons réalisé une enquête sur la satisfaction des dialysés vis-à-vis de l’AMO et les difficultés rapportées étaient surtout liées au manque de moyens, auquel s’ajoutent les lenteurs administratives.

Vous avez été la première à vous spécialiser en néphrologie pédiatrique au Maroc. Comment s’organise actuellement la prise en charge des enfants ?
Le Maroc compte près de 30 millions d’habitants dont 5 millions à Casablanca. Le pourcentage des habitants âgés de moins de 15 ans est de 30%, soit 10 millions pour un seul centre de dialyse pédiatrique. Depuis 30 ans que je travaille dans cette discipline, il est toujours aussi difficile de développer une activité de néphrologie pédiatrique au Maroc en l’absence de véritables structures spécialisées pour l’enfant. Les enfants porteurs d’une pathologie rénale sont traités dans les structures de pédiatrie générale, et quand le recours aux méthodes d’épuration extra-rénale s’impose, une très faible proportion (moins de 20) est prise en charge dans les structures de dialyse pour adultes. De nombreux indicateurs recueillis durant ma pratique personnelle permettent d’avancer que la fréquence des maladies rénales chez l’enfant marocain est au moins égale sinon supérieure à celle notée dans les pays occidentaux. Le retard de diagnostic et l’éloignement des centres de soins font que ces enfants arrivent dans un état critique nécessitant une prise en charge urgente. L’élaboration d’un programme de soins tenant compte des spécificités locales, en commençant par la formation de médecins spécialisés dans ce domaine, me paraît indispensable pour faire face à la demande sans cesse croissante en néphrologie pédiatrique.

La formation continue des médecins généralistes au Maroc est-elle suffisante pour leur permettre de diagnostiquer une maladie rénale et d’orienter le patient vers un spécialiste ?
La moitié des malades en hémodialyse ont découvert leur IRC au stade terminal à l’occasion d’un bilan et n’avaient jamais consulté un néphrologue. Cette situation est intolérable dans la mesure où la prévention des complications et la qualité de la vie ultérieure dépendent de la référence précoce, de la qualité de la surveillance néphrologique. La MRC s’installe le plus souvent insidieusement, ce qui complique son diagnostic et son dépistage est rarement effectué. Lors d’un sondage réalisé par notre association auprès des cardiologues et endocrinologues, les médecins ont, pour la plupart, jugé leur formation et information en matière de MRC insuffisantes et ont tous souhaité les améliorer. Alerter les médecins sur l’importance actuelle du problème et les impliquer dans son dépistage sont des mesures qui me paraissent nécessaires et représentent une de nos principales actions.

Vous êtes membre fondateur et membre de nombreuses sociétés savantes au Maroc et à l’étranger. Quel bilan faites-vous de ces expériences partagées ?
Très intéressant, constructif et productif. Certes, cela m’a demandé beaucoup d’efforts et de sacrifices car les réalisations sont nombreuses. Il est possible de citer brièvement, à titre d’exemple, le démarrage des premiers congrès scientifiques en néphrologie (Société marocaine des maladies rénales), la représentation du Maroc au sein du conseil d’administration de la Société de Néphrologie Française (ce qui a ouvert un poste pour notre pays), le travail associatif par l’organisation de caravanes médicales de dépistage, la représentation de l’Afrique au sein de l’Association Internationale de Néphrologie Pédiatrique où il faut œuvrer pour l’essor de la discipline dans notre continent… Mais beaucoup d’autres actions restent à accomplir !

Depuis sa création, l’association REINS, que vous présidez, célèbre la journée mondiale du REIN. Quelles sont vos activités pour cette année ?
La fréquence des maladies rénales chroniques est en constante augmentation à travers le monde. Le rôle principal de notre association est d’œuvrer à informer le public et à sensibiliser la communauté médicale et les gouvernements. La journée mondiale du REIN est l’occasion d’intensifier nos actions et de sensibiliser les pouvoirs publics et les organismes de couverture pour un plus grand investissement dans les mesures préventives. Nous allons intensifier les actions déjà entamées et contribuer à généraliser le dépistage des maladies rénales qui repose sur des examens simples et peu coûteux : mesure de la pression artérielle et examen aux bandelettes urinaires.
Parmi les actions programmées cette année, dont certaines sont déjà lancées, nous prévoyons l’information du public par la distribution d’affiches et de dépliants et par des rencontres de formation et d’échange avec les différentes catégories de la population ainsi que l’implication des médias et l’organisation d’une caravane de dépistage jeudi 10 mars.

Voulez-vous nous dire un petit mot à propos de la 7e rencontre franco-marocaine de néphrologie qui s’est déroulée en février dernier, à Fès, sur le thème « Reins/cœur et vaisseaux » ?
Cette rencontre a inauguré un mois de manifestations et de sensibilisation sur les maladies rénales. Ces réunions, initiées il y a sept ans, visent à établir des échanges entre nos deux communautés des deux bords de la Méditerranée.
Cette année, le programme scientifique était construit autour du thème principal : cœur, reins et vaisseaux, sujet également retenu pour la journée mondiale du rein. Un ensemble de problématiques cardio-vasculaires que nous vivons au quotidien pour nos patients en IRC. Nous avons pu confronter nos avis avec ceux de nos collègues français qu’il s’agisse d’orateurs de renommée internationale ou de participants.
Le principe de ces réunions est aussi d’inviter d’autres spécialistes, notamment les cardiologues et les endocrinologues venus nous rejoindre cette année.

Vous êtes l’auteur d’une dizaine d’ouvrages. Quels sont les thèmes qui vous passionnent ?
La néphrologie, bien sûr, l’enfant et la greffe, cette aventure que j’ai pu démarrer dans notre pays. Après avoir terminé le cycle de formation des formateurs en éthique, bioéthique et droit à la santé, je me suis également intéressée aux considérations éthiques de la greffe rénale au Maroc en tenant compte de nos spécificités sociales et culturelles.
Dans mon dernier ouvrage, je me suis concentrée sur la relation médecin/malade, primordiale dans l’exercice de notre profession. L’annonce et le soin d’une affection chronique telle que l’insuffisance rénale imposent un accompagnement éthique continu et compatissant.

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