CONTREFAÇON DES MÉDICAMENTS

CONTREFAÇON DES MÉDICAMENTS 28 mai 2020

 LA COMBATTRE PAR LE BIAIS DU CONDITIONNEMENT

Depuis quelques années, les procédés de conditionnement sont devenus une arme indispensable pour lutter contre la contrefaçon des médicaments. Ils sont issus de hautes technologies qui, à ce jour, ne sont maîtrisées que par quelques sociétés occidentales et ne sont, de ce fait, pas copiables pour le moment.

 

Doctinews N°132 MAI  2020

  Par le Pr Aicha FAHRY avec la collaboration du Pr Abdelkader LAATIRIS,

UPR de Pharmacie Galénique. Faculté de Médecine et de Pharmacie, Université Mohammed V, Rabat


 

La contrefaçon des médicaments est devenue un fléau à l’échelle mondiale. Bien implantée dans les pays en développement, elle progresse et touche l’ensemble du marché pharmaceutique mondial [6]. Ce fléau touche aussi bien les princeps que les médicaments génériques et entraîne des conséquences sur la santé publique qui peuvent être graves, voire dramatiques. Le phénomène a été amplifié avec l’arrivée d'Internet qui constitue aujourd’hui un vecteur privilégié de diffusion des médicaments falsifiés.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes puisque 1 produit sur 2 sur Internet est une contrefaçon, et 97% des pharmacies en ligne sont des fausses [6].

Par ailleurs, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que la contrefaçon des médicaments représente 10 % du marché pharmaceutique mondial [6]. Devant cette menace qui pèse sur la santé publique, les industriels proposent différentes ripostes dont certaines sont fondées sur la conception de conditionnements ou d’éléments de conditionnements originaux. Ces éléments deviennent non seulement de plus en plus difficiles à copier mais ils augmentent aussi significativement les coûts de reproduction qui peuvent alors s’avérer trop onéreux pour les contrefacteurs [7].

LA FALSIFICATION DES MÉDICAMENTS

Selon la définition de l’OMS [5]: «Un médicament contrefait est un médicament qui est délibérément et frauduleusement muni d’une étiquette n’indiquant pas son identité et/ou sa source véritable. Il peut s’agir d’une spécialité ou d’un produit générique. Les produits contrefaits peuvent contenir les bons ingrédients, contenir de mauvais ingrédients, ne pas contenir de principe actif, contenir un principe actif en quantité insuffisante ou avoir un conditionnement qui a été falsifié ». Un « faux médicament » ne respecte pas les normes de sécurité, d’efficacité et de qualité auxquelles doit répondre un médicament. Sont donc concernés les produits qui ne contiennent aucune trace de principe actif ; ceux qui contiennent le ou les bons principes actifs mais avec un mauvais dosage ; ceux contenant des impuretés ou des substances toxiques ou encore les produits contenant d’autres principes actifs que ceux déclarés dans leur autorisation de mise sur le marché [2]. Il existe plusieurs cas répertoriés de contrefaçon qui illustrent cette problématique [6]. Ainsi, aux Etats-Unis, en 2012, un anticancéreux ne contenant aucun principe actif a été retrouvé dans 19 cabinets médicaux. En Tanzanie, en 2009, un traitement anti-malarique ne contenant pas assez de principe actif a été découvert dans 40 pharmacies du pays. En Chine, en 2009, des hypoglycémiants contenant six fois la dose normale ont entraîné la mort de 2 patients et l'hospitalisation de 9 autres. Enfin, au Royaume-Uni, des médicaments contre le dysfonctionnement érectile contenant des principes actifs non déclarés ont été saisis en 2013.

Facteurs favorisant la contrefaçon

Il existe plusieurs facteurs qui favorisent ou contribuent à l’augmentation de la contrefaçon. Parmi ces facteurs, [4,6] la mondialisation des marchés, qui a rendu plus facile le commerce des médicaments contrefaits, et l’absence de législation ou le manque de rigueur dans l’application de la loi dans certains pays concernant la fabrication et la distribution des médicaments. D'autres facteurs sont également relevés, à savoir l’insuffisance, la faiblesse ou l’inefficacité des contrôles réglementaires ; le coût élevé des médicaments qui pousse les consommateurs à acheter des médicaments contrefaits à moindre coût ; les nombreuses ruptures de stocks de médicaments essentiels dans les pays en développement dues à des problèmes de gestion ou d’approvisionnement et qui font que la population se tourne vers les médicaments « de la rue » ; le progrès de la technologie actuelle qui a permis aux contrefacteurs d’imiter les produits authentiques à la perfection.

A cela s'ajoutent le manque de collaboration entre les acteurs impliqués dans la réglementation, le contrôle, les enquêtes et les poursuites, le développement d'Internet, qui reste un vecteur majeur de la contrefaçon des médicaments et la pauvreté et l'analphabétisme.

Impact de la contrefaçon [5,6]

L'impact économique de la contrefaçon des médicaments est considérable. En effet, les médicaments falsifiés menacent sérieusement la croissance économique. Les entreprises pharmaceutiques sont touchées directement au niveau des ventes de leurs produits qui sont contrefaits. Ce bénéfice réduit ne peut être réinvesti pour notamment financer la recherche et le développement de nouveaux produits. Outre l'impact économique, les conséquences de la contrefaçon des médicaments touchent directement la santé du consommateur. Car, rappelons le, un faux médicament peut ne pas contenir de principe actif, le contenir en quantité insuffisante, entrainant un échec thérapeutique, ou contenir une substance toxique, ce qui peut s’avérer gravissime pour le patient.

Quels sont les types de produits contrefaits ?

La nature des médicaments contrefaits dépend du pays et des maladies qui y sévissent. Dans les pays émergents et en développement, plus de 60% des médicaments sont contrefaits. Ceux qui reviennent en premier sont les médicaments contre le paludisme et la tuberculose, qui font plusieurs dizaines de milliers de victimes chaque année. Les antibiotiques figurent également parmi les médicaments les plus contrefaits et qui contribuent à rendre les bactéries qu’elles combattent multi résistantes aux traitements. Dans les pays développés, ce sont essentiellement les médicaments achetés sur internet qui sont copiés. Nous retrouvons essentiellement des médicaments de confort (viagra), des traitements coûteux qui ne sont pas pris en charge par les systèmes d’assurance maladie, ainsi que des traitements n’ayant pas reçu d’autorisation de mise sur le marché (AMM) en raison de risques importants pour la santé [6].

LE CONDITIONNEMENT DES MÉDICAMENTS

Aujourd’hui, les médicaments sont systématiquement contenus dans des conditionnements qui vont les accompagner tout au long de leur chaîne de distribution, jusqu’aux mains du patient. Le conditionnement appliqué au médicament se définit [7] comme l’ensemble des opérations (y compris le remplissage et l’étiquetage) que doit subir un produit en vrac ou une forme galénique avant de devenir un produit fini. Il est de 3 types, à savoir le conditionnement primaire (le récipient ou toute autre forme de conditionnement avec lequel le médicament se trouve en contact direct. Exemple : le blister pour les comprimés), le conditionnement secondaire (représenté en général par l’étui, la notice et parfois des accessoires tels que les cuillères en matière plastique ou pipette graduée par exemple) et le conditionnement tertiaire (un emballage de groupage ou de transport se présentant sous forme de caisses cartonnées).

Rôle du conditionnement dans la lutte contre la contrefaçon

Devant l’accroissement des contrefaçons de médicaments, de nombreuses innovations employant des technologies de pointe voient le jour dans le domaine du conditionnement. C’est le plus souvent le conditionnement ou un élément du conditionnement spécifique qui est développé pour assurer la traçabilité du médicament depuis sa fabrication jusqu’à son utilisation par le patient [7]. Ces technologies agissent sur trois niveaux de protection des médicaments contre la falsification : l’inviolabilité, l’authenticité et la traçabilité du médicament.

L’inviolabilité du médicament [1]

L’inviolabilité d’un conditionnement désigne la capacité de ce dernier à révéler toute ouverture ou tentative d’ouverture, afin de détecter toute substitution ou tentative de substitution de son contenu. Pour cela, les laboratoires ont développé des dispositifs d’inviolabilité qui sont des systèmes simples et visibles et qui permettent de témoigner de cette intégrité et ainsi garantir celle du médicament lui-même. Ces dispositifs peuvent être des étiquettes de sûreté (placées au niveau du système d’ouverture et qui se déchirent dès la première ouverture ou tentative d’ouverture), des cartons pré-perforés (dans ce cas, les prédécoupes constituent le système d’ouverture. Une fois la boîte ouverte, le carton est déchiré au niveau des pointillés et le système n’est plus intègre) et les opercules de scellage à ouverture unique (il s'agit d'un bouchon doublé d’un opercule en métal ou cellophane). Ces systèmes d’inviolabilité, au fonctionnement plutôt basique, sont des outils précieux pour lutter contre les médicaments contrefaits, mais ils ne peuvent malheureusement pas constituer le seul moyen de protection du médicament. Pour cette raison, d’autres systèmes ou marqueurs d’authentification sont utilisés pour les compléter. Ces derniers peuvent être « visibles » ou « invisibles ».

Les marqueurs d’authentification « visibles » [1]

l Les hologrammes : ce sont des images ayant enregistré un phénomène de diffraction de la lumière au contact d'un objet à trois dimensions, et qui, une fois illuminé sous un certain angle par un faisceau de lumière, restitue une image en relief. Ces hologrammes sont probablement les éléments de sécurité visibles les plus connus et les plus utilisés.

Ils sont soit apposés directement sur le conditionnement extérieur, soit intégrés à une bande d’ouverture ou encore incorporés aux blisters de médicaments.

l Les encres ou films à couleur variable : ces éléments font varier la couleur du texte selon l’incidence de la lumière ou l’angle avec lequel on regarde les écritures. Ces dispositifs sont particulièrement difficiles à fabriquer.

l Les impressions sécurisées : elles sont basées sur des caractères, lignes ou formes imprimés de très petites dimensions et/ou de couleurs discrètes (ex : pastel), rendant la copie très difficile.

l La numérotation individuelle : elle fait clairement apparaître un numéro individuel sur chacune des boîtes de médicament. La numérotation se fait souvent au sein d’un lot de produit fini et elle permet de repérer facilement un médicament contrefait au sein de la chaîne d’approvisionnement (ex : numéro dupliqué, numéro invalide).

Cette solution est cependant facilement copiable et prévisible. La mise en place de la sérialisation, qui utilise un numéro unique par boîte et déterminé au hasard, est l’option la plus sécurisée.

Les marqueurs d’authentification « invisibles »

Il s'agit d'éléments de sécurité des marqueurs non visibles par le patient mais détectables par un tiers (ex : fabricant, pharmacien, douanier) disposant d’un savoir-faire et/ou de moyens techniques adaptés. Ces marqueurs sont apposés au niveau du conditionnement des médicaments. Ci-dessous des exemples de ces marqueurs : [1] l Les encres spéciales qui ne présentent, à l’œil nu, aucune différence avec les encres standard (ex : encres UV, encres infrarouges, encres thermochromiques) mais qui nécessitent une source de lumière adaptée, un changement de température ou encore un frottement pour être détectées. l Le Cryptoglyph : cet élément de sécurité est constitué d’une multitude de micro-points imprimés en noir et blanc ou en couleur à l’aide d’encres standard invisibles à l’œil nu. Leur reproduction est très difficile.

l Les marquages numériques : ils sont uniquement décryptables à l’aide d’un logiciel adapté.

l Les marqueurs physiques : ex : fibres métalliques, fibres UV, particule magnétique, nanoparticules qui peuvent être intégrés aux conditionnements des médicaments et dont la présence ne peut être révélée qu’à l’aide de dispositifs spécifiques. l Les marqueurs chimiques : ils sont incorporés au conditionnement du médicament et ne sont détectables qu’à l’aide de systèmes de réactifs perfectionnés (ex : radioisotope).

l Les marqueurs biologiques : ce sont des marqueurs naturels qui peuvent être intégrés, en très petite quantité, au conditionnement des médicaments. Leur détection nécessite des méthodes analytiques spécifiques. C’est le cas de l’incorporation dans le conditionnement d’une séquence d’ADN lisible uniquement par un équipement spécifique. Ces étiquettes génétiques invisibles sont difficilement détectables mais sont surtout inviolables [1,7].

Ces techniques plus élaborées que les techniques dites « visibles » sont extrêmement fiables mais plus difficiles à mettre en place. Elles permettent de vérifier avec certitude l’authenticité des produits. En effet, le marqueur étant caché, le contrefacteur ne détecte pas sa présence. Par ailleurs, certains laboratoires combinent ces techniques visibles et invisibles. Un autre moyen de lutte contre la contrefaçon consiste à mettre en place un système de traçabilité qui permettra un contrôle tout au long de la chaîne du médicament.

La traçabilité du médicament

La traçabilité d’un produit désigne sa capacité à être retrouvé tout au long de sa vie, du processus de production et de distribution jusqu’à son utilisation. Elle est exclusivement rattachée au conditionnement, puisque les éléments permettant ce suivi, qui sont la date de péremption et le numéro de lot, figurent sur le conditionnement du médicament. Elle concerne le parcours du médicament dans le temps (historique) et dans l’espace (localisation) [1].

Pour équiper les conditionnements des médicaments et leur permettre d’assurer leur rôle dans la traçabilité du médicament, des technologies diverses et variées ont vu le jour : l Le Datamatrix : c’est un code- barres bidimensionnel à haute densité constitué de points ou de carrés juxtaposés permettant de représenter une quantité importante d’informations (jusqu’à 3116 caractères numériques) sur une surface réduite d’environ 1 cm2 [7]. En France, il est obligatoirement imprimé sur toutes les boîtes de médicaments soumis à l’AMM depuis le 1er janvier 2011 [1].

Ainsi, le code barre Datamatrix peut être scanné en pharmacie, au moment de la vente au patient. Le pharmacien pourra vérifier que ce numéro se trouve bien dans la base de données du laboratoire pharmaceutique et qu’il est bien unique [5].

l Le RFID (Radio Frequency Identification) désigne une technologie qui permet l’identification d’un objet à distance grâce aux ondes radio.

Il s’agit d'une étiquette électronique apposée sur le conditionnement qui permet de transmettre les informations en émettant des ondes radio à un lecteur qui convertira ces ondes en données. L’intégrité de ces informations peut être assurée par cryptage [1].

l Le M-Pedigree : il s'agit d'une application qui permet de déterminer la provenance d’un produit pharmaceutique [3]. Cet outil permet aux consommateurs de vérifier eux-mêmes l’authenticité d’un médicament au moment de son achat.

Le fabricant appose une étiquette à gratter sur chacune des boîtes de médicament. Une fois grattée, cette étiquette révèle un code de vérification. Le patient envoie gratuitement ce code par SMS à un serveur qui vérifie alors instantanément l’authenticité du médicament en effectuant un rapide contrôle dans une base de données. Puis un SMS retour précise la validité du numéro de série et le nombre d’interrogations réalisées sur ce même numéro [1].

Ce système, très spécifique, est exclusivement à usage de l’Afrique. Son utilisation simple et accessible aux patients leur permet en quelques minutes de savoir si le médicament qu’ils tiennent entre leurs mains n’est pas un médicament contrefait.

En plus de ces mesures prises en matière de conditionnement, la lutte contre la contrefaçon des médicaments doit impliquer la mise en œuvre de plusieurs stratégies à différents niveaux et qui mettent l'accent, entre autres, sur l'importance de la sensibilisation des populations des pays les plus touchés mais aussi des collaborateurs, des professionnels et des autorités de santé. Ces stratégies devraient ainsi permettre d'améliorer et sécuriser les circuits de distribution des médicaments et renforcer le contrôle des marchandises au niveau des douanes et des cyber pharmacies. Il est également important d'harmoniser les législations à l'échelle internationale et renforcer les mesures répressives

BIBLIOGRAPHIE

1- BEGERT.Lucie : le conditionnement des médicaments, un élément essentiel de protection des patients .Thèse Juin/2015 ;

2- BOURGOIN.Chloé : la contrefaçon des médicaments, état des lieux, moyens de lutte et conseils aux patients. Thèse N°25/2015 ;

3- Negronews : M-Pedigree : l’application ghanéenne qui détecte les médicaments contrefaits. Disponible sur : www.negronews.fr. Consulté le 09/12/2019 ;

4- Ouadghiri abdelaziz : Maghress_OMS_42% de faux médicaments écoulés en Afrique.html. Publié dans Albayane le 15/02/2018 ;

5- Rocher.Lauraine : la contrefaçon des médicaments dans le monde : situation actuelle et perspectives. Thèse N°59/2014 ;

6- Souchon Clara : la contrefaçon des médicaments. Thèse Décembre/2018 ;

7- Wherlé.Pascal : pharmacie galénique : formulation et technologie pharmaceutique, 2e édition, 2012

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