Télémédecine

Télémédecine 23 juillet 2020

 DES RÉPERCUSSIONS BÉNÉFIQUES RÉELLES SUR LE SYSTÈME DE SOINS

La télémédecine existe depuis plusieurs décennies. Elle a été essentiellement le fait de professionnels ayant compris l’intérêt d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour permettre au plus grand nombre d’accéder aux soins, quel que soit l’endroit où se trouvent les patients et les praticiens.

 

 

Doctinews N°134 JUILLET - AOÛT 2020

 

Par le Dr Marouane HAKAM

Médecin – expert en e-santé et télémédecine


 La télémédecine est pratiquée officiellement depuis 1920, année de la première licence publiée à New-York et attribuée à une radio de service médical destinée aux bateaux. Mais ce n'est qu'en 1994 qu'a eu lieu la première vraie démonstration de télémédecine : un examen scanner aux rayons X qui a été piloté depuis l'Hôtel-Dieu de Montréal au Canada sur un patient se trouvant à l'hôpital Cochin à Paris en France. En 2001, une opération de télé-chirurgie a été réalisée entre New York (où était le chirurgien) et Strasbourg (où était la patiente). Au Maroc, la télémédecine a été officiellement lancée en octobre 2018 avec l’initiative nationale de télémédecine visant à équiper les centres de santé des zones enclavées d’équipements de médecine à distance, permettant ainsi aux habitants de ces déserts médicaux d’avoir accès à des soins appropriés et de qualité.

AMÉLIORER LE PARCOURS DE SOINS DU PATIENT SANS DÉSHUMANISATION

Si d’aucuns attribuent à la pratique télémédicale des désavantages comme la perte de lien avec le médecin, le coût des équipements ou la protection des données à caractère personnel, ces inconvénients peuvent être limités, voire balayés si ce nouveau mode de soins est accompagné d’une formation des praticiens (pour éviter la déshumanisation), d’une réglementation stricte (pour protéger les données personnelles, le patient et la profession) et d’une simplification des architectures et écosystèmes (pour réduire les coûts de mise en place et faciliter l’usage par nos concitoyens). Quelle que soit la technique utilisée, la télémédecine est d’abord de la médecine ; elle suppose une adaptation des organisations et des pratiques pour répondre aux besoins d’une prise en charge de qualité des patients. C’est cette adaptation qui permet d’éviter la déshumanisation de la relation médicale ou médico-sociale et offre l’opportunité d’améliorer le parcours de soins du patient. Le cadre technique est de plus en plus précis : grâce à la numérisation de l’information médicale (voix, images, dossier médical et radiologique, numérisation d’équipements biomédicaux…) et la possibilité d’échanger les données à haut débit à un coût davantage compétitif, la télémédecine est appelée à de grands développements.

CADRE LÉGAL ET RÉGLEMENTAIRE AU MAROC

Malgré la subsistance de quelques flous, le cadre légal et réglementaire au Maroc est déjà mis en place (bon nombre de pays n’ont pas encore de législation à ce sujet). Le législateur marocain a consacré plusieurs articles (99,100,101 et 102) de la loi 131-13 relative à l’exercice de la médecine et a développé et publié un décret d’application (2-18 378) qui encadre l’exercice télé médical. Ce cadre légal est bien entendu – vu la nature des échanges numériques – complété par la loi 09-08 relative à la protection des données personnelles. Selon la loi 131-13, la télémédecine consiste à utiliser à distance, dans la pratique médicale, les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Elle met en rapport un ou plusieurs professionnels de santé, parmi lesquels figure nécessairement un médecin, entre eux ou avec un patient, et, le cas échéant, d'autres professionnels apportant leurs soins au patient sous la responsabilité de son médecin traitant. Elle permet d‘établir un diagnostic, de requérir un avis spécialisé, de préparer une décision thérapeutique, de réaliser des prestations ou des actes de soins ou d'effectuer une surveillance de l’état des patients. Elle permet également l'encadrement et la formation clinique des professionnels de santé. Ainsi, l’objectif de la télémédecine n’est pas de remplacer les médecins, mais bel et bien de les assister au quotidien pour simplifier le contact et aider le diagnostic en réduisant la perte de temps. Peuvent recourir à la télémédecine, les services publics de santé, les centres hospitaliers universitaires, les établissements de santé à but non lucratif, les établissements de santé privés, les établissements assimilés aux cliniques et les médecins exerçant dans les cabinets médicaux. L’exercice de la télémédecine nécessite obligatoirement un dépôt de dossier d’autorisation en bonne et due forme auprès du ministère de la Santé qui le valide ou le rejette après analyse de la demande, des prérequis techniques et de la conformité médicale.

TYPES DE TÉLÉMÉDECINE

Les types de télémédecine sont assez bien définis dans le décret spécifique et se présentent comme suit : la téléconsultation, la téléexpertise, la télésurveillance, la téléassistance et la réponse médicale directe.

La téléconsultation

La téléconsultation a pour objet de permettre à un médecin de donner une consultation à distance à un patient. Cette pratique vient compléter la consultation en face à face et serait plus appropriée en cas d’existence d’une relation médecin traitant- patient antérieure à la consultation à distance. Elle peut être envisagée rapidement en pratique publique sans grandes contraintes mais ne pourra se généraliser dans la pratique libérale que si l’obligation de présence d’un professionnel de santé auprès du patient est levée. En effet, la loi stipule qu'« un professionnel de santé doit être présent auprès du patient. Le professionnel de santé peut assister le médecin au cours de la téléconsultation ». Non seulement cette obligation pose un véritable souci pratique qui limite l’usage au niveau de la pratique de ville, mais elle suggère aussi une pratique inconfortable dans certaines situations comme la téléconsultation psychiatrique qui nécessite une certaine relation duale. La téléconsultation a fréquemment été utilisée en ces temps de la Covid-19, mais cela s’est fait de manière anarchique sans respects des lois et des textes réglementaires : pas de demande d’autorisation auprès du ministère de tutelle (comme exigé par le décret), utilisation d’outils non sécurisés, envoi d’ordonnances photos via des outils de chat, etc… mais la démarche était louable et a permis la continuité des soins pour certains patients. Si la téléconsultation doit s’installer dans les mœurs, les textes de lois, les démarches d’autorisation et l’obligation de sécurisation de données doivent être respectés.

La télé-expertise

Elle permet à un professionnel médical de solliciter à distance l’avis d’un ou plusieurs professionnels médicaux (locaux ou étrangers) en raison de leurs formations ou de leurs compétences particulières, sur la base des informations médicales liées à la prise en charge d’un patient. La télé-expertise est une pratique qui prend en compte la nécessaire mutualisation des savoirs médicaux pour une meilleure prise en charge du patient. Le recours à cette pratique se fait sous la responsabilité du médecin requérant. Déployable dans l’immédiat et dans les deux secteurs, elle permettra d'améliorer la concertation et surtout le screening/dépistage : quelques exemples types seraient ceux d’une expertise psychiatrique ou oncologique à distance. Le patient étant au cabinet du médecin généraliste distant, qui n’est plus de ce fait isolé, mais qui travaille en concertation directe avec le spécialiste pour une prise en charge adaptée et précoce. Ainsi, la médecine en silo ne répond plus aux besoins des maladies actuelles. Il nous faut, aujourd'hui, une médecine qui intègre l’ensemble des spécialités et qui se centre sur la personne malade (Patient centric). La télé-expertise est le parfait outil pour cela.

La télésurveillance

Il s'agit d'une pratique qui permet à un professionnel médical d’interpréter à distance les données nécessaires au suivi médical d’un patient et de prendre au besoin des décisions relatives à sa prise en charge. L’enregistrement et la transmission des données peuvent être automatisés (à travers des objets connectés) ou réalisés par le patient lui-même ou par un professionnel de santé. La télésurveillance est envisageable dès maintenant, surtout pour les maladies chroniques, et pourrait améliorer le suivi (en le rendant plus proche) et la qualité de vie des patients (qui se sentent plus autonomes et plus impliqués dans la gestion de leur maladie). D'une logique curative, on introduit de la prédiction, de la prévention et surtout de la personnalisation. Une approche de prise en charge unique «one size fits all», quelle que soit la personne malade ne convient plus. La télésurveillance ou télé-suivi permet de passer à une nouvelle médecine qui prédit les crises / les exacerbations / les situations d'urgence, de suivre les paramètres cliniques à distance et d’éduquer le patient via des outils en ligne. Les solutions digitales de télésurveillance offrent l’opportunité d’un système de santé plus intégratif, plus agile et plus efficient. Nous passons ainsi d’une médecine curative à une « médecine «5P » (prédictive, préventive, participative, personnalisée et prouvée).

La télé-assistance

Elle permet à un professionnel médical d’assister à distance un autre professionnel de santé au cours de la réalisation d’un acte médical.

La réponse médicale directe

Il s’agit de la réponse médicale apportée dans le cadre de la régulation médicale au niveau des services d’assistance médicale urgente.

DÉVELOPPER UNE MÉDECINE DE PROXIMITÉ

Le déploiement des différents types de télémédecine -dans le respect des textes- constituera un facteur clé d’amélioration de la performance de notre système de santé. Son usage dans les territoires / régions constituera en effet une réponse organisationnelle et technique aux nombreux défis épidémiologiques (vieillissement de la population, augmentation du nombre de patients souffrant de maladies chroniques et de poly-pathologies), démographiques (répartition inégale des professionnels sur le territoire national) et économiques (contrainte budgétaire) auxquels fait face le système de santé aujourd’hui. La télémédecine pourrait donc aider à réduire les dépenses nationales de santé et améliorer la qualité des soins. Cela changera la relation patient/médecin, en contribuant à développer une médecine de proximité plus efficace et à rendre les médecins plus disponibles. Les patients atteints de maladies graves ou d’affections longue durée se sentiront moins isolés grâce aux systèmes de surveillance évoqués plus haut, et pourraient bénéficier ainsi de plus d'attention, de suivi et de personnalisation des soins.

DE NOMBREUX AUTRES AVANTAGES

Par ailleurs, la télémédecine permettra de développer les soins à domicile pour améliorer le suivi des patients et prévenir les complications : l Amélioration de l’état de santé des patients : limitation de l’aggravation des pathologies et baisse de la mortalité, notamment dans le cadre de maladies cardiovasculaires ou rénales. l Amélioration de la qualité de vie des patients chroniques : diminution des temps de déplacements, des hospitalisations, sécurisation du patient, gain de temps de travail (moins d’absentéisme) l Amélioration de la coordination et de la qualité des soins. Elle engendrera des économies de coûts : l Réduction du nombre de journées d’hospitalisation et des durées moyennes d’hospitalisation.

  •  Réduction des coûts de transports et de déplacements. l Réduction des coûts des visites à domicile.
  • Gains d’efficience en matière d'organisation pour les professionnels de santé (temps médical et paramédical économisé ou ré-alloué). Elle facilitera l’accès aux soins dans les zones enclavées ou sous denses en professionnels de soins et réduira les inégalités longtemps décriées :
  • Amélioration de la couverture médicale de ceux qui résident dans des zones isolées. l Développement des réseaux ville-hôpital ou interhôpitaux pour faciliter les discussions en temps réel entre praticiens autour de cas complexes et épargner les déplacements inutiles aux patients
  • Réduction du gap entre le patient et le spécialiste : en permettant à tous les patients des régions enclavées de pouvoir disposer des capacités de diagnostic, de traitement, et de suivi adaptés à leurs pathologies dans des délais acceptables et une prise en charge de qualité.
  • Toutefois, tout ceci ne pourra être possible que si les industriels et les professionnels de la santé travaillent ensemble afin de développer des systèmes qui conviennent au patient comme au médecin.

Il faudra aussi qu’ils s’attachent au respect strict des textes réglementaires pour éviter les dérives et assurer une image sérieuse et éthique de la pratique télé-médicale. Ces textes devront aussi être révisés et adaptés aux réalités actuelles et aux besoins et enjeux des différents secteurs d’activités (public et libéral). Il apparaît donc clairement que la télémédecine peut apporter des solutions efficaces aux déserts médicaux, aux zones enclavées mais aussi à la mauvaise répartition des spécialistes même en périmètre urbain. Le principal enjeu est d'établir des déploiements viables et à forte valeur ajoutée et sortir cette nouvelle pratique du champ de l’expérimentation et des initiatives pilotes. Ces déploiements doivent se faire dans un cadre de sécurité, de qualité et de fiabilité. Il faut se lancer, tester et partager à ce sujet (Test Learn and Share attitude !!!)

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