Professeur Chakib El Houssine Laraqui

Professeur Chakib El Houssine Laraqui 27 février 2020

MD, PhD, HDR de l'université de Rennes. Directeur de l’Unité Santé -Environnement- Travail de l’Ecole Supérieure d'Ingénierie de la Santé 

Pneumologue de spécialité et fervent défenseur de la médecine du travail par vocation, le Professeur Chakib El Houssine Laraqui a été élu membre de la prestigieuse Académie nationale de médecine de Paris. Cette distinction vient consacrer son remarquable parcours et son engagement sans faille au service de la médecine et de l’éducation.

Doctinews N°129 FEVRIER 2020


  Pr Chakib El Houssine Laraqui

MD, PhD, HDR de l'université de Rennes. Directeur de l’Unité Santé - Environnement - Travail de l’Ecole Supérieure d'Ingénierie de la Santé, Casablanca


 

Doctinews. Pouvez-vous nous résumer votre long parcours dans le domaine de la recherche et de la pratique médicale ?

Pr Chakib El Houssine Laraqui.Spécialiste en pneumologie, en allergologie et en médecine du travail,je suis titulaire du plus haut diplôme universitaire français (Habilitation à diriger des recherches en médecine, Rennes) et de quatre doctorats : sciences de la vie et de la santé (Strasbourg), sciences de la communication et de l’information (Paris XIII), éthique médicale et biologique (Paris V) et droit (Lyon 3). Je suis engagé depuis près de 35 ans aussi bien dans la pratique médicale que dans l’enseignement et la recherche. Dans ce sens, j’ai travaillé et collaboré avec plusieurs universités françaises (Rennes, Reims, Amiens,Montpellier,Nancy) ; ce qui m’a permis d’encadrer et de former de nombreux médecins et ingénieurs de santé. En parallèle à la formation, je me suis investi dans la recherche notamment dans les pathologies et les risques professionnels. Mes activités de recherche se sont traduites par la publication de 112 articles dans des revues scientifiques internationales à impact factor et de très nombreuses communications à des congrès et colloques internationaux. La totalité de mes écrits a été réalisée en collaboration avec des universitaires français. Sur le plan national, j’ai organisé 27 congrès nationaux de médecine du travail auxquels ont participé plusieurs intervenants étrangers et j’ai présidé deux congrès internationaux méditerranéens de médecine et santé au travail tenus à Marrakech en 2001 et en 2015. Ces dernières manifestations, organisées sous le haut patronage de Sa Majesté, ont attiré près d’un millier de congressistes venus de tous les pays du pourtour méditerranéen. Par ailleurs, je suis lecteur référent (reviewers) de plusieurs revues internationales à impact factor à l’instar du journal « International Journal of Environmental Research and Public Health ».

Vous avez reçu deux médailles de l’Académie nationale de médecine dont vous avez été élu membre. Par ailleurs, vous avez été décoré des Palmes Académiques françaises. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’Académie nationale de médecine m’a décerné deux médailles, en 1996 puis en 1999. L’une se rapportait à mes travaux en matière de tuberculose et l’autre d’éducation sanitaire. Puis, en 2002, j’ai obtenu le prix de médecine sociale de l’Académie nationale de médecine qui m’a conféré le titre de lauréat de l’Académie pour ma thèse de recherche, soutenue à Strasbourg, sur les risques professionnels en milieu artisanal. Et en 2018, j’ai soumis mon dossier pour une place de membre de l’Académie. Cette longue procédure a requis plusieurs mois et a comporté de nombreuses étapes (auditions, élections, commissions, etc.) suite auxquelles, j’ai été élu membre correspondant étranger de l’Académie nationale de médecine en septembre 2019. Cette distinction est très honorifique, puisqu’il s’agit d’une élection et d’une reconnaissance par mes pairs qui sont les meilleurs en France. L’Académie nationale de médecine étant la plus grande institution de médecine française, être admis en son sein est une reconnaissance très importante pour moi. En ce qui concerne ma distinction relative aux Palmes Académiques, c’est par décret du premier Ministre français que j’ai été nommé au grade de chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques en juillet 2019. Il s’agit là d’une reconnaissance de l’Etat français.

En tant que précurseur de la médecine du travail au Maroc, pouvez-vous nous dresser l’état des lieux de la profession actuellement ?

La médecine du travail est une spécialité à part entière qui peut apporter beaucoup au Maroc. En effet, dans un pays comme le nôtre, où l’accès aux soins est encore difficile, la médecine préventive a toute sa raison d’être. Le Maroc doit davantage s’investir dans la prévention que dans le traitement des maladies. Prévenir coûte moins cher que de traiter une maladie qui peut être grave et incurable. Malheureusement, la médecine du travail n’a pas la place qu’elle mérite. À ce jour, les médecins du travail demeurent mal rémunérés. Contrairement aux idées reçues, ce qui pourrait sauver cette discipline, ne se rapporte pas tant au cadre législatif mais a plutôt trait à la tarification des actes de médecine de travail comme pour toute autre spécialité. Si le médecin du travail gagnait autant qu’un autre spécialiste, la discipline serait plus attrayante et de très haute qualité. Dans ce sens, j’appelle les responsables (Conseil national de l’ordre des médecins, ministère de la santé, ministère du travail et syndicats) à se pencher sur cette problématique de la tarification minimale de l’acte médical en médecine du travail. À ce jour, il n y a pas de base légale de tarification, ce qui autorise les employeurs à proposer des rémunérations au rabais. Aussi, l’employeur n’a aucune exigence vis-à-vis du médecin du travail mal rémunéré. En le rémunérant à sa juste valeur, l’employeur serait plus regardant sur le service rendu par le médecin du travail et aurait plus d’exigences envers celui-ci. Je rappelle qu’environ 5 % des travailleurs marocains bénéficient de la médecine du travail, ce qui signifie que 95 % d’entre eux en sont dépourvus. Nous sommes actuellement près de 1500 médecins du travail à travers le Maroc alors que nos besoins sont estimés à 4000. L’exode des médecins du travail qui quittent le pays pour aller s’installer et exercer en Europe aggrave la situation. En France, la médecine du travail est une spécialité très demandée et très bien rémunérée. Je ne peux que comprendre les jeunes médecins qui partent dans la mesure où ils se voient proposer un avenir et des perspectives plus attrayants.

Quelles sont vos recommandations pour faire avancer la profession ?

Au Maroc, la médecine du travail est enseignée à la faculté de médecine de Casablanca par mon ami le Professeur Abdeljalil El Kholti et son équipe, qui fournissent beaucoup d’efforts pour promouvoir la discipline. Mais je le répète, le seul problème posé reste lié à la tarification médicale. La médecine du travail demeure le parent pauvre du système de santé dans la mesure où le médecin du travail est spécialiste au même titre que les autres médecins mais il ne gagne pas autant. Pour renverser cette tendance, tous les décideurs en matière de santé au travail doivent collaborer pour faire avancer cette discipline qui doit être reconnue comme priorité nationale sur l’échiquier de la santé. Nous avons tous les atouts pour nous développer à condition que les médecins du travail puissent accéder à des niveaux de rémunération comparables aux autres spécialités.

Qu’en est-il du profil associatif de la médecine du travail ?

Le Maroc dispose de plusieurs entités visant à promouvoir la médecine du travail. Dans ce sens, je citerai la Société Marocaine de Médecine de Travail et d’Ergonomie, l’Association Marocaine de Recherche en Santé au Travail, Moroccan Occupational Health Association (MOHA) et le Collège National des Médecins du Travail (CONAMET). Ce dernier fait office d’une fédération regroupant toutes les sociétés régionales (Tanger, Agadir, Oujda, Casablanca, Fès, Meknès, Rabat, El Jadida). Toutes ces associations sont très actives en matière de formation continue et d’organisation de congrès de santé et de médecine du travail. L’occasion pour tous les médecins du travail de se rencontrer et d’échanger autour de leurs études scientifiques et leurs expériences pratiques. En parallèle, les médecins marocains participent et représentent dignement le Maroc lors des congrès internationaux. Dans ce cadre, nous avons été présents lors des congrès internationaux méditerranéens de médecine et santé au travail, les congrès mondiaux de santé au travail (CIST). Et en 2020, nous irons au Congrès francophone d’ergonomie en Tunisie, puis au Congrès français de médecine du travail à Strasbourg. Ensuite nous irons en 2021 à Melbourne en Australie pour le Congrès mondial de santé au travail qui sera présidé en 2024 à Marrakech par le Pr El Kholti.

Les entreprises ont-elles un rôle à jouer dans la promotion de cette discipline ?

Oui en effet. Mais l’Etat a un rôle déterminant à jouer dans ce sens. Comme pour l’assurance maladie obligatoire imposée à tous les employeurs, l’Etat doit aussi prévoir une participation mensuelle et obligatoire des employeurs pour la prévention des risques professionnels. Une convention tripartite(syndicat, Etat et CGEM) doit s’atteler à mettre en place cette cotisation prévention qui constituera un atout et un investissement pour le développement des entreprises marocaines. Pour rappel, le Maroc compte 5000 entreprises assujetties à la médecine du travail dont seulement 2000 disposent d’un service médicale du travail. Quant aux 3000 entreprises restantes, celles-ci violent la loi. Les employés de ces entreprises représentent moins de 5% de la population active occupée. Cela signifie que 95% des travailleurs marocains n’ont pas accès à la couverture médicale du travail. Par conséquent, je pense que l’instauration d’une médecine du travail généralisée et de qualité relève d’avantage d’une volonté politique que d’une décision émanant du management de l’entreprise

Un dernier message

Je suis malheureux de voir que de plus en plus de médecins veulent quitter et quittent effectivement le pays. Pour la plupart, ce sont des jeunes qui ne percoivent pas clairement leur avenir, et ne sont pas satisfaits de leur situation actuelle. J’espère que les responsables prendront conscience que la fuite des médecins est une perte considérable pour le pays. La médecine est un art très difficile à exercer et les professionnels de santé font d’énormes sacrifices pour aider les citoyens marocains à mieux vivre. Notre métier est extrêmement difficile et le médecin mérite de mener une vie décente pour faire face aux exigences et à la demande des patients et de la maladie. Il est inconcevable que le médecin continue à souffrir, à vivre dans un mal-être permanent et dans un stress chronique. Contrairement à ce que l’on pense, actuellement les médecins ne sont pas les mieux lotis financièrement.

Un médecin de cabinet arrive difficilement à joindre les deux bouts. C’est un petit artisan qui a du mal à gagner sa vie, sans oublier que celui-ci ne bénéficie d’aucune retraite ni de couverture médicale. Nous sommes des soignants non soignables. Enfin, je crains que les choses n’aillent qu’en empirant et que dans un futur proche, on arrive à avoir recours à des médecins étrangers moins compétents et moins dévoués que les médecins marocains.

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