Pr Ahmed Rhassane El Adib

Pr Ahmed Rhassane El Adib 16 avril 2020

 Médecin anesthésiste-réanimateur, vice-président du MoroccoSim, Président sortant de la SMAAR

En tant qu’anesthésiste-réanimateur, le Pr Ahmed Rhassane El Adib est en première ligne dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Avec à son actif une riche expérience en urgentologie et réanimation, le Pr El Adib nous livre son ressenti sur la situation et sur le quotidien d’un médecin anesthésiste-réanimateur face à ce virus.

Doctinews N°131 Avril 2020


Pr Ahmed Rhassane EL ADIB

 Médecin anesthésiste-réanimateur, viceprésident du MoroccoSim, président sortant de la SMAAR 


 

Doctinews.  Quel est votre parcours professionnel ? 

Pr Ahmed Rhassane EL ADIB.Je suis médecin, anesthésist-eréanimateur, diplômé de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Marrakech. Je suis actuellement Chef de service anesthésieréanimation en gynécologieobstétrique à l’hôpital « mère et enfant » de Marrakech. J’ai également une riche expérience et expertise en urgentologie. Je suis le président sortant de la Société Marocaine d'Anesthésie, d'Analgésie et de Réanimation (SMAAR) et membre de plusieurs comités opérant dans le domaine de l’anesthésie et de la réanimation. Il s’agit essentiellement de comités autour de la sécurité du patient et de la qualité de la pratique professionnelle. Au niveau des instances pédagogiques, je suis responsable du centre de simulation de la Faculté de Médecine de Marrakech et vice-président de la Société Marocaine de Simulation Médicale (Morocco Sim). En outre, je suis membre de plusieurs autres comités, que ce soit au niveau hospitalier, national ou associatif.

En tant qu’Anesthésiste-réanimateur, vous êtes, avec les urgentistes, les médecins généralistes et les pneumologues, en première ligne dans la lutte contre le covid-19. Quelles sont les particularités de la prise en charge des personnes infectées par ce virus dans les unités de réanimation ?

Le covid-19 est une pathologie particulière qui entraîne de lourdes conséquences en réanimation lorsque l’on arrive à la ventilation. Nous avions l’habitude de prendre en charge sa complication principale qui est le Syndrome de Détresse Respiratoire Aigüe (SDRA) de l'adulte. Il s’agit d’une maladie nécessitant énormément de soins. Mais le nouveau coronavirus est encore plus difficile à prendre en charge, notamment sur le plan de la ventilation. En effet, la prise en charge de cette maladie nécessite une certaine technicité dans l’adaptation particulière des paramètres ventilatoires, la maîtrise des aspects techniques, notamment le décubitus ventral (DV) qui est une charge de soin importante. Il faut également savoir gérer et monitorer la volémie, ou encore limiter l’infection parce que ces malades ont des charges virales importantes. D’autres particularités existent dans tout ce qui a trait à la protection des soignants, de l’environnement, des déplacements… De ce fait, la prise en charge de cette maladie est extrêmement lourde. 

Comment les formations par simulation médicale peuventelles contribuer à la formation des anesthésistesr-éanimateurs marocains ?

La simulation a un grand intérêt pour la formation des anesthésistes-réanimateurs et de tout professionnel de santé. Concernant le covid-19 par exemple, la simulation est très importante étant donné qu’il s’agit d’une toute nouvelle forme de virus et d’une nouvelle maladie. La formation va donc permettre aux équipes de pouvoir se former sans prendre de risques, ni pour eux-mêmes ni pour les patients. Et le fait de réaliser ces formations en dehors du cadre du travail nous permet de nous entraîner sur des procédures spécifiques et à risque, sans avoir à le faire la première fois sur des patients. L’objectif étant de former les équipes qui n’ont pas l’habitude de prendre en charge ce profil de patients et les familiariser sur les moyens qu’elles ont de se protéger et de protéger leur environnement. Face à une nouvelle maladie ou à un événement rare, la simulation reste indubitablement la meilleure façon d’apprendre. Et dans toute la médecine de catastrophe, elle est un moyen d’entraînement qui a fait ses preuves de par le monde. 

Quelles sont les difficultés auxquelles font face les anesthésistes-réanimateurs ?

La plus grande difficulté à laquelle nous faisons face, en tant que réanimateurs, est d’ordre organisationnel. Nous sommes très faibles en nombre, que ce soit les anesthésistes-réanimateurs, encore moins les réanimateurs médicaux et les médecins spécialisés en médecine d’urgence. Par exemple, en cette période d’épidémie, il faut continuer à prendre en charge les patients qui viennent pour d’autres pathologies et assurer leur protection de la contamination. Avec un grand flux de malades, il faut aussi organiser des réanimations dédiées avec un nombre important de ventilateurs et assurer une rotation permanente des équipes. Il faut également veiller à limiter la transmission des virus et protéger les équipes. Nous devons, en outre, superviser tous les aspects organisationnels, parce que dans des situations de crise comme celle-ci, il n’y a plus de spécialistes à proprement dit. Tous les spécialistes deviennent des médecins réanimateurs et urgentistes.

Par conséquent, il faut maîtriser les outils pour pouvoir prendre en charge correctement ces patients, sans oublier de prendre en compte toutes les considérations éthiques autour de la prise en charge de ces patients-là. Mais de manière plus générale, il y a eu une prise de conscience autour des problématiques dont pâtit la profession. En effet, la communauté a commencé à prendre en compte ces difficultés depuis plusieurs années. Il faut dire qu’il n’y avait pas de normes sur la nature de la réanimation, de l’organisation sur le plan architectural, les mesures de sécurité, le type de surveillance que l’on doit adopter, la prise en charge correcte des patients… Nous avons donc émis, en 2016, lors de mon premier mandat à la SMAAR, un référentiel sur les normes en réanimation, dans lequel nous avons énuméré sous forme de recommandations tous ces aspects, notamment les ressources humaines.

Par exemple, le nombre de réanimateurs dont nous avons besoin pour pouvoir assurer une continuité de soin 24h sur 24h, que ce soit en termes médicale ou paramédicale. En ce qui concerne les normes d’équipement, il s’agit de savoir quel est l’équipement optimal nécessaire pour assurer une surveillance adéquate et l’organisation qu’il faut mettre en place pour la sécurité des patients. Le Maroc est en train de s’améliorer sur le plan des équipements, mais le manque de ressources humaines pose réellement problème. Au niveau de la SMAAR, nous  avons participé à des études internationales sur la démographie de la profession, ce qui nous a permis de constater le manque énorme en matière de nombre de réanimateurs au Maroc.

Au niveau international, la norme est de 20 médecins anesthésistes-réanimateurs au minimum pour 100 000 habitants, alors qu’au Maroc, nous disposons de moins de 2 médecins pour ce même nombre d’habitants avec une distribution inadaptée. L’autre difficulté, c’est le nombre extrêmement réduit de réanimateurs-médicaux et de spécialistes en médecine d’urgence. Les anesthésistesréanimateurs se retrouvent donc partout. Ils doivent gérer la majorité des urgences et des Samu, en plus des blocs opératoires, de la réanimation, des maternités, de la médecine de la douleur et des soins palliatifs… Et pour ne rien arranger, certains professionnels manquent de formation, de base ou continue, pour assurer certains soins citriques. Nous sommes donc aussi sollicités en tout temps et partout quand l’état des malades s’aggrave ou nécessite un certain degré de technicité. C’est beaucoup de tâches pour un seul corps de métier !

Que préconisez-vous pour les surmonter ?

Pour moi, le point le plus important est la nécessité de commencer par la formation de base pré-graduée, que ce soit au niveau des études médicales ou paramédicales. Il faut définir les compétences minimales sur le plan de la prise en charge des détresses vitales que devrait avoir chaque praticien, qu’il soit généraliste, spécialiste ou infirmier ... Il faut aussi être bien entrainé pour faire face aux situations de vie réelle. 

C’est là où la simulation joue un rôle très important. Ensuite, il est nécessaire d’améliorer la démographie, en anesthésistes-réanimateurs et encore plus en médecine d’urgence. Concernant la médecine d’urgence, celle-ci existe au niveau de la formation spécialisée au Maroc. Mais le problème réside dans la durée de formation qui est un peu excessive par rapport au besoin. Ce qui fait que le roulement de formation ne permet pas de produire assez de débouchés. Et puis, il faut valoriser ces derniers, parce que ce sont les piliers qui vont par la suite pratiquer dans les Samu, les régulations des appels médicaux et les services d’urgence du royaume. Ces ajustements vont forcément améliorer toute la chaîne de prise en charge des patients graves.

Vous êtes l'un des précurseurs en matière d'organisation d'événements scientifiques en ligne dédiés à l'anesthésie-réanimation et la médecine d’urgence au Maroc. Quel est l'intérêt de ce type de manifestations dans la formation des anesthésistes -réanimateurs marocains ?

Effectivement. La communauté des anesthésistes-réanimateurs est impliquée dans plusieurs sociétés savantes, par exemple la Société Marocaine de Médecine d'Urgence (SMMU) et la Société Marocaine de Simulation Médicale (Morocco Sim). Depuis quelque temps déjà, nous avons tous transformé nos congrès de façon à réduire les présentations transmissives passives et de se placer davantage dans l’interactivité et la pratique. À cet effet, nous avons multiplié les workshops et les trainings ainsi que les ateliers de simulation. Ceci fait la différence au niveau des congrès et répond aux besoins des praticiens en compétences. Nous comptons nous constituer comme un hub, dans une démarche gagnant -gagnant, au niveau de l’Afrique à l’image de la vision prônée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Nous organisons également des manifestations à l’échelle internationale, à l’instar du congrès panafricain sur l'anesthésie, organisé en octobre dernier par la Société Marocaine d’Anesthésie, d’Analgésie et de Réanimation. L’an passé, nous avons eu l’idée de lancer un congrès sur internet d’un format de 10h de direct sur Youtube, durant lequel nous avons abordé tous les aspects de l’anesthésie-réanimation et de la médecine d’urgence. Et à notre grande surprise, le congrès a été visionné massivement par des professionnels qui ont des difficultés à se déplacer de façon régulière pour assister à des manifestations scientifiques et de formation continue. Nous avons été suivis par un bon nombre de villes marocaines à l’instar de Dakhla, Laâyoune, Tinghir, Al Hoceima, l’Oriental… mais aussi des africains et des francophones. Avec plus de 12000 vues en direct, le fait d’avoir pu organiser un congrès numérisé de cette taille avec une telle durée et avec cette variété de sujets, était une première sur le continent. À travers cette expérience réussie, nous avons démontré que nous sommes capables, dans les pays en voie de développement, à briller dans le domaine du numérique. Dès lors que nous avons été en mesure de réussir cette expérience avec autant de facilité, on a décidé de réitérer ce mode de congrès, à l’occasion d’une journée scientifique « coronavirus » programmée initialement à Fès, pour donner aux professionnels de santé les outils nécessaires pour faire face au virus. Mais avec l’arrivée de l’épidémie plus tôt que prévu, nous avons transformé ce petit événement en un congrès totalement numérique. D’ailleurs, sur l’ancienne version « e-smar », les conférenciers étaient en présentiel, mais cette fois-ci, ils ont tous participé à distance.

Justement, vous avez récemment modéré, E-Corona/E-Covid-19, un congrès en ligne ayant réuni de nombreux éminents spécialistes. Quels ont été les principaux sujets discutés ?

Le E-Corona/E-Covid-19 a été organisé conjointement par la SMAAR, la SMMU, la Morocco Sim et la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Fès (FMPF). C'est un congrès complètement dématérialisé et interactif sur 12h de direct. Nous avons décortiqué la maladie covid-19, notamment sur l’aspect étymologique du virus mais aussi un aspect très important sur les modalités de transmission ainsi que les moyens de protection avec une séquence d’habillage et de déshabillage pour les professionnels de la santé. Par la suite, nous sommes passés à tout ce qui touche la prise en charge du patient, à savoir  comment faire le triage, les circuits, le diagnostic, comment définir le cas…. A cette occasion, le Pr Mohamed Mouhaoui, président de la SMMU, a fait un jeu sérieux à travers une simulation sous forme d’un dessin animé qui permet de reproduire une consultation d’un patient. Puis, nous avons abordé la prise en charge des malades graves en réanimation, notamment l'utilisation des traitements spécifiques. Il y a également eu une transmission depuis la Chine du premier médecin dans le monde ayant intubé un patient atteint du covid-19 et qui a insisté sur l’importance de ne pas commettre d’erreurs face à cette maladie. Ce congrès a connu un grand succès puisqu’il a été visionné par 85 000 personnes de 67 pays. Ceci a confirmé l’utilité de ce type de congrès qui permet de toucher un maximum de personnes.

Avec des présentations courtes de 5 min par les experts, plus un temps approprié aux questions posées en direct par les professionnels, le format choisi s’est révélé bien adapté. Nous nous rendons compte que ce type de congrès représente une réelle avancée dans le monde.

En dehors de l’aspect présentiel des congrès « classiques », il faudra revoir la pédagogie des manifestations scientifiques dédiées à la formation. En ce qui concerne les connaissances déclaratives théoriques, les manifestations en ligne sont des plateformes extrêmement importantes pour pouvoir réaliser des présentations, expliquer et échanger, faire des démonstrations… Et tout cela, sans déplacements et sans devoir mobiliser de grandes ressources ou de logistique, contrairement aux congrès classiques. Dans le futur, il va donc falloir se diriger vers plus de congrès dématérialisés. Ceci dit, les congrès avec présence physique effective doivent être maintenus pour tout ce qui touche à la compétence procédurale, axée essentiellement sur la simulation médicale, et également pour préserver les aspects d’échanges humains, empathiques et sociaux entre professionnels.

Quelles sont les principales conclusions tirées à l’issue de cet événement ?

A l'issue de ce congrès, nous avons tiré trois conclusions majeures. Premièrement, l’importance capitale d’une bonne préparation, et pour cela il faut se former. Ensuite, il faut savoir se protéger et protéger son environnement. Et enfin, ne pas faire d’erreurs, ni dans l'environnement général à risque de transmission élevée dans lequel on évolue, ni dans la prise en charge du patient. Parce que ces erreurs peuvent être lourdes de conséquences.

Un dernier message.

Actuellement, nous sommes face à une situation particulière que notre génération n’a jamais connue et il faut tout faire pour protéger le maximum de citoyens et de professionnels de santé. Il faut faire preuve de citoyenneté et d’abnégation pour pouvoir vaincre la maladie. Et quand tout cela sera fini, il faudra tirer les conclusions adéquates pour améliorer le système de santé et nos politiques de santé.

 

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