Dr Abdelkrim Moumen

Dr Abdelkrim Moumen 21 mai 2020

Pneumologue et président de l'APPM et de l'APPRR

 

 Doctinews N°132 MAI  2020

Dr Abdelkrim Moumen

Président de l’Union Nationale des Professions Libérales (UNPL)


 Doctinews.  Pouvez-vous nous présenter vos activités professionnelles et les associations que vous présidez ?

Dr Abdelkrim Moumen. J’exerce en tant que pneumologue libéral depuis plus de vingt ans. Parallèlement, mes collègues m’ont fait l’honneur de m’élire président de l’Association des Pneumologues Privés du Maroc (APPM) et de l’Association des Pneumologues Privés de Rabat et Région (APPRR). Cette dernière a déjà vingt ans d’existence, avec des objectifs clairs de défendre les intérêts de notre profession, de tisser les liens de confraternité et de convivialité entre ses membres et de promouvoir la formation médicale continue. Dans ce sens, la pierre angulaire de nos deux associations est la formation médicale continue, en collaboration avec l’Industrie pharmaceutique et les prestataires de santé et ce selon le triptyque : la confraternité, la transparence et l’éthique.

Nous sommes également actifs à travers l’organisation de conférences scientifiques. En effet, nous avons organisé le 2ème congrès de l’APPM, du 21 au 23 février derniers à Tanger. Divers symposiums, plénières et ateliers ont été à l’ordre du jour, autour de thématiques diversifiées telles que la BPCO, l'Allergologie Respiratoire, les PID, la Cancérologie... etc.

Cet événement a connu un franc succès avec la participation de plus de 260 collègues, venus de tout le pays, mais aussi des invités européens. Nous continuons, en cette période de confinement, à organiser des événements à distance, et dont un webinaire organisé le vendredi 24 avril dernier. Ce séminaire portait sur deux sujets d'actualité : « Covid-19 : Controverses diagnostiques et thérapeutiques » et « l'asthme au temps du Covid-19 ». Les deux présentations ont été très interactives avec la participation de nombreux collègues. Nous avons également prévu d’organiser d’autres webinaires, dont le calendrier sera établi prochainement.

En période de Covid-19, comment se passe la journée type d’un pneumologue ?

En tant que pneumologue, nous sommes sollicités par nos patients en ce moment, au même titre que nos confrères ORL, cardiologues, gastroentérologues et généralistes etc. En effet, le nouveau coronavirus se manifeste essentiellement par des signes respiratoires avec de la dyspnée, de la toux, en plus de la fièvre, des signes digestifs et autres symptômes. Actuellement, nous faisons beaucoup de téléconsultations avec nos patients déjà suivis pour des problèmes chroniques (asthme, BPCO...). Pour ces patients, nous procèdons au renouvellement systématique de leur ordonnance, via WhatsApp, en leur demandant de ne pas interrompre leur traitement. Nous gérons aussi les exacerbations des maladies chroniques inflammatoires.

Sinon, pour les nouveaux patients, nous faisons d’abord un interrogatoire téléphonique afin d’apprécier s’ils présentent éventuellement des signes compatibles avec la Covid-19 (fièvre, courbatures, dyspnée, toux...). Si c’est le cas, nous leur demandons souvent un scanner thoracique qui peut montrer parfois des lésions typiques de la . Covid-19 et auquel cas, nous les orientons vers le circuit agencé prévu à cet effet pour la prise en charge des malades ou suspects Covid-19.

Il arrive, parfois, que nous soyons tenus de recevoir quelques patients dans nos cabinets, étant donné que nous sommes en période pollinique et donc nous essayons, d’abord, d’éliminer la possibilité d’atteinte par la Covid-19. À côté de cela, nous recevons également des patients très angoissés en cette période. D’après mon constat, 7 patients sur 10 sont des patients anxieux et angoissés.

Il faut dire que l’ambiance actuelle est très anxiogène, engendrant un important retentissement psychologique dû à la situation inédite que nous vivons actuellement. En ce qui concerne les mesures de précaution prises dans ce contexte, nous nous organisons de manière à recevoir nos patients un par un afin d’éviter leur « regroupement» dans une salle d’attente. Ensuite, nous appliquons toutes les mesures barrières et nous désinfectons totalement nos locaux. Nous veillons au respect des distances de sécurité et nous n’autorisons pas d’accompagnants sauf exception. Cependant, tous les gestes d’exploration de la fonction respiratoire (Spiromètrie, Pletysmographie…) sont ajournés en ce moment, puisque l’action de souffler peut entrainer la projection de gouttelettes dans l’air ambiant.

Par conséquent, nous évitons au maximum les nébulisations qui peuvent provoquer une aérolisation de l’air, ce qui est dangereux car le virus peut survivre jusqu’à 3 heures dans l’air après nébulisation. Nous essayons également d’ausculter le patient par le dos dans un espace non confiné. Nous sommes parés pour et nous travaillons dans un circuit aussi sécurisé que possible avec tout le matériel de protection nécessaire : la charlotte, la combinaison, les surblouses, surchaussures, lunettes, gants, visière etc.

Quelles sont les particularités du nouveau coronavirus ?

Il s’agit d’un virus à ARN encapsulé de la famille des Coronaviridae (SRAS-CoV, MERS-CoV…). Il est sensible à la chaleur et aux UV, au chlore, à l'acide paracétique et au peroxyde d'hydrogène. Sur le plan pathologique, la première cible de ce virus est le poumon mais il peut aussi s’attaquer à d’autres organes (cœur, cerveau …). C’est une maladie polymorphe à tropisme essentiellement respiratoire, parfois neurologique, vasculaire, digestif et cutané… . Au niveau des poumons, il engendre un œdème lésionnel avec atteinte de la barrière alvéolo-capillaire d’où dyspnée et gêne respiratoire. Ensuite, une flambée inflammatoire se révèle pratiquement souvent entre le 10ème et le 14ème jour après la contamination. Le début consiste en une étape virale qui ressemble un peu à une grippe banale avec cependant quelques différences, mais passée cette étape, se produit cette flambée inflammatoire qui traduit ce qu’on appelle « une tempête de cytokines » en rapport avec l’emballement du système immunitaire. Par conséquent, ce virus, à la différence de la grippe saisonnière, est extrêmement contagieux et virulent avec des cas plus sévères et provoque une mortalité plus lourde. L’originalité de ce virus est aussi due à son caractère pandémique.

Que se passe-t-il exactement dans les poumons d’un malade atteint de coronavirus ?

Quand le virus pénètre dans le corps humain, des moyens de défenses innés se déclenchent -essentiellement par les macrophages qui essaient d’endiguer l’infection virale. Une fois que la défense innée est submergée, on assiste à une duplication du virus au niveau des cellules pulmonaires. Mais les malades ne réagissent pas tous de la même façon. Selon les cas, il y a des patients qui réagissent plus avec un orage de cytokines, du fait de leur faible immunité à cause de leurs comorbidités (diabète, cardiopathie, hypertension, asthme, cancer, insuffisance rénale...).

Mais nous restons tous naïfs face à la Covid-19 puisque c’est une nouvelle maladie et personne au début de l’épidémie n’a développé une immunité acquise face à ce virus. S’agissant du portrait type d’un malade atteint de la Covid-19, c’est généralement un homme de 62 ans, volontiers obèse ou en surpoids (1m77pour 88 kilos), souvent diabétique et/ou atteint de maladies cardiovasculaires. Mais le profil des personnes atteintes de coronavirus peut, bien entendu, différer de cette description type.

Nous savons actuellement que le virus se transmet par voie respiratoire à travers les gouttelettes de salive expulsées par une personne malade. Y a-t-il d'autres modes de transmission ?

La transmission se fait essentiellement par gouttelettes émises dans les postillons qui sont expulsées par un effort de toux ou d’éternuement, et même en parlant, le virus peut être transmis en cas de non-respect de la distance de sécurité.

La transmission se fait également par le contact direct avec des surfaces inertes à travers les mains avec lesquelles on se touche le visage et les yeux. Le Sars –Cov2 fait aussi partie du péril fécal, et il peut donc se retrouver dans les selles en cas de signes digestifs tels que la diarrhée.

Une personne infectée et guérie peut-elle être recontaminée ?

Effectivement, cela est apparemment possible. Il n’existe pas d’anticorps neutralisants à 100%. Et comme constaté récemment, certains cas en Corée du Sud qui ont été déclarés guéris ont été réinfectés. Ce qui veut dire que les personnes immunisées de la première souche du virus pourraient alors très bien être re-contaminées à nouveau ou rechuter par réactivation du virus. On dit qu’un cas Covid-19 est déclaré guéri quand deux tests  virologiques sont négatifs à deux jours d’intervalle. Et si le malade a eu une diarrhée, il faut analyser ses selles qui peuvent contenir une trace du virus.

Peut-on garder des séquelles après la guérison ?

À ce stade, nous ne pouvons pas vraiment le savoir. Nous sommes encore en pleine pandémie. Nous pourrons tirer des conclusions une fois que la pandémie sera derrière nous et que l’on aura fait le suivi à postériori des personnes ayant été atteintes de la Covid-19 et ce, sur le plan clinique, biologique et radiologique. Dans ce sens, des sociétés savantes de radiologie et de pneumologie ont prévu des suivis scanographiques thoraciques à rythme régulier pour apprécier d’éventuelles séquelles. Mais il est encore actuellement assez tôt pour se prononcer. D’ailleurs, la plupart des études qui ont été menées à ce sujet sont des études ouvertes et prospectives.

Comment évaluez-vous la gestion de la pandémie par les autorités depuis l'apparition des premiers cas ?

Je profite de l’occasion pour saluer toutes les mesures prises par les pouvoirs publics depuis le début de cette pandémie. Ce sont des mesures responsables et anticipées, en instaurant le confinement précoce de la population. Bien que le confinement ne soit pas respecté à la lettre, surtout dans les zones suburbaines, mais il a permis tout de même de limiter la propagation de la maladie. La décision d’imposer le port des masques a aussi contribué à limiter le risque de propagation du virus. Ce sont des décisions très importantes qui, nous l’espérons, seront complétées par la généralisation des tests parce qu’actuellement nous n’en faisons pas assez. Certes, nous n’avons pas les moyens pour faire des dépistages massifs, car au début de l’épidémie chez nous, seulement deux centres étaient habilités à assurer ces tests virologiques et puis cela s’est généralisé à un plus grand nombre de laboratoires agrées. En outre, le Maroc va, parait- il, lancer prochainement une application afin de tracer les cas éventuels, les détecter et aviser les personnes ayant été en contact avec un cas positif. Ceci est très important pour limiter l’aggravation puisque le pic épidémique n’est toujours pas atteint au Maroc. Enfin, je voudrais aussi saluer et remercier toutes les personnes au front dont le personnel de santé, les forces de l’ordre, l’Armée, le personnel de transport, les travailleurs de la grande distribution, le personnel d’hygiène etc.

En tant que pneumologue, que préconisez-vous pour renforcer davantage la lutte contre la Covid-19 ?

Ce qui a été fait mérite déjà beaucoup d’encouragements. Les mesures ont été prises à temps pour endiguer cette situation de pandémie, par le confinement notamment. Il s’agit d’une mesure très importante mais il faut qu’elle soit suivie, à mon avis, de manière soutenue et même coercitive. Il en est de même pour le port de masque ; on voit des gens parfois qui ne savent pas porter un masque correctement. Et la distanciation sociale n’est pas toujours respectée. On devrait donc veiller davantage au respect scrupuleux de ces mesures. Enfin, un autre volet qu’il faut renforcer : les tests de dépistage. Il faut tester, tester et tracer fortement la population et notamment celle en contact avec des cas Covid-19. Il importe de chercher la population asymptomatique pour révéler les cas contaminants selon les recommandations de l’OMS. Par ailleurs, le déconfinement, à mon humble avis, doit être déclaré de manière progressive et graduelle (selon les zones les plus touchées) et avec des ajustements sectoriels. Le déconfinement est important, on ne peut pas rester confinés longtemps. Et même après, nous devons continuer à porter les masques de protection jusqu’à ce que la pandémie soit totalement éradiquée.

Quel rôle peut jouer le pneumologue du secteur privé dans cette lutte ?

Les pneumologues libéraux, à l’instar de leurs collègues du secteur universitaire, public et militaire, sont, avec d’autres confrères, en première ligne dans la lutte contre la Covid-19. En effet, les symptômes de cette maladie sont essentiellement respiratoires. Ces symptômes interpellent également d’autres disciplines (anosmie, agueusie …). Et pour les pneumologues, les symptômes à surveiller sont bien entendu la toux ainsi que la gêne respiratoire brutale après un éventuel contact avec un cas Covid-19. À ce stade, le pneumologue, tous secteurs confondus, est tout aussi concerné par cette pathologie, autant que les autres spécialistes (épidémiologistes, infectiologues, immunologistes, internistes, cardiologues et neurologues…). À côté de cela, notre rôle est aussi de gérer les autres pathologies qui continuent à sévir. Il ne faut pas négliger les autres urgences comme les crises d’asthme sévère, les exacerbations de pathologies respiratoires inflammatoires, les pneumothorax, les pleurésies, la tuberculose … Donc il faut penser aussi aux urgences hors Covid-19.

Un dernier message…

Je voudrai conclure par une maxime s’apparentant à la sagesse socratique et qui résume bien la situation que nous traversons actuellement : Nous savons de façon renseignée et « randomisée » que, sur ce virus, nous ne savons pas grand-chose. Avec tous les débats contradictoires et tout le flot d’informations que nous recevons presque quotidiennement, nous ne sommes pas encore parvenus à comprendre ce virus sous tous ses aspects. Il y a aussi beaucoup de débats sur la prise en charge médicamenteuse de la Covid-19 mais tous ces médicaments ne sont que des traitements symptomatiques et des pistes prometteuses. Le vrai traitement de cette épidémie est le vaccin. Seul un vaccin peut nous délivrer de cette maladie. 

 

 

 

  

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