PR NADIA KADRI

PR NADIA KADRI 11 novembre 2020

PSYCHIATRE, PSYCHOTHÉRAPEUTE ET SEXOLOGUE

Professeur de psychiatrie et praticienne au CHU Ibn Rochd, Nadia Kadri a fait de la santé mentale des marocains son leitmotiv. Ainsi, cette scientifique passionnée enseigne la psychiatrie et la psychopathologie et est à l’initiative de nouveaux diplômes universitaires afin de former le personnel de soin marocains aux techniques psychothérapiques. Elle est également membre de plusieurs associations et organismes internationaux. .

 

 Doctinews N°137 Novembre 2020 


Pr Nadia KADRI

Psychiatre, psychothérapeute et sexologue


 Doctinews. Quelle place accordez-vous à la formation continue des psychiatres ?

Pr Nadia Kadiri.     Comme dans tout secteur, la formation continue est une nécessité pour les professionnels de santé, et en l’occurrence de santé mentale. Ce volet est obligatoire dans beaucoup de pays, dans la mesure où les spécialistes, et entre autres les psychiatres, sont tenus de suivre un certain nombre de formations afin de pouvoir continuer à exercer leur métier. La formation continue peut toucher à tous les domaines de la psychiatrie. On peut citer, en autres, les neurosciences, les psychotropes, la clinique, la recherche, les psychothérapies ou encore les addictions. Par ailleurs, un psychiatre est avant tout un médecin qui a besoin de sa technicité mais aussi du contact humain. Il a également besoin d’une relation thérapeutique de qualité et ce d’une manière plus prononcée comparé aux autres spécialités. En cela, la formation continue est extrêmement utile. Au Maroc, les projets pour rendre la formation continue obligatoire se multiplient. À cet effet, les ministères de l’Enseignement et de la Santé travaillent conjointement dans ce sens. Par ailleurs, tous les médecins font l’effort de se former via l’organisation de congrès, de réunions de travail, de diplômes et certificats universitaires et à travers les rapports d’experts. Dans ce cadre, l’Association marocaine des psychiatres d’exercice privé (AMPEP) est en train d’organiser son 29ème congrès national. Cette manifestation internationale, qui se tiendra du 19 au 24 octobre 2020, est organisée en collaboration avec la WADD (World Association on Dual Disorders) et avec l’intervention de sommités mondiales dans le domaine de la santé mentale, de la psychiatrie et de la pathologie duelle. En cette période de pandémie, le congrès se tiendra en distanciel afin de pouvoir assurer son rôle dans le domaine de la formation continue pour les professionnels de la santé mentale tout en préservant leur sécurité.

La stigmatisation des personnes souffrant de maladies mentales reste un obstacle majeur à l'accès aux soins psychiatriques. Comment peut-on lutter contre ce problème ?

La stigmatisation est définie comme le fait de rejeter ou exclure une personne du fait d’une caractéristique personnelle, via la labellisation. Elle accompagne toutes les formes de maladies mentales. De plus, elle est universelle et date de l’avènement de l’humanité. Par essence, l’être humain a peur de la « folie ». Quand une personne souffre de maladie mentale, l’entourage a peur de son agressivité potentielle. Cependant, toutes les études démontrent que les personnes souffrant de troubles mentaux sont plus victimes de violence de toute sorte. Parmi les raisons de cette association, on retrouve l’effet des medias et leur recherche du sensationnel. La stigmatisation conduit les malades à se cacher de crainte d’être labellisés. De ce fait, beaucoup de patients refusent de se reconnaitre comme étant malades, ce qui conduit à la non-prise de leur traitement et, de ce fait, à l’aggravation de leur maladie. Aussi, nous pouvons citer l’exemple de patients qui n’utilisent pas leur mutuelle, bien qu’ils en disposent, pour cacher le fait qu’ils consultent un psychiatre. Il ne faut pas oublier que la stigmatisation est un poids qui pèse sur les malades mais aussi sur leur famille, sur le voisinage et sur la communauté. Elle touche tous les niveaux : les patients, leur famille, le voisinage, les médecins, les décideurs et les politiciens. D’ailleurs, le budget alloué à la psychiatrie donne une idée sur la disgrâce faite à ces patients souffrant et leur famille. Par conséquent, le fait d’informer et sensibiliser le grand public ainsi que les populations cibles permet de comprendre la maladie mentale, son origine, mais surtout se rendre compte qu’elle peut être stabilisée et soignée. Cet effort est l’apanage de tout un chacun : le malade lui-même, les familles, les enseignants, les professionnels de santé, le gouvernement et les médias. Il faut dire que certains journalistes ont tendance à diaboliser la maladie mentale et à utiliser des termes comme la « schizophrénie », sortis de leur contexte, contribuant ainsi à nourrir la peur et la stigmatisation. La diffusion à large échelle des cas de crimes commis par des malades mentaux (à titre indicatif, sur 10 crimes, on ne parlera que de celui commis par un malade) est un autre problème qui entretient la stigmatisation. In fine, il faut surtout que les gens comprennent ce que veut dire la maladie mentale. Parfois même, l’ignorance pousse à se tourner vers des explications surnaturelles (Djinn…).

Comment peut-on, d'après vous, améliorer la prise en charge des pathologies psychiatriques au Maroc ?

La prise en charge des pathologies mentale au Maroc, comme partout à travers le monde, intéresse tous les secteurs impliqués dans la santé en général : universitaire, public et privé. Ils ont une vocation de soin, de recherche et d’enseignement.

Pour agir sur ce volet, il faudrait améliorer les structures de soins, notamment en termes de nombre dans la mesure où toutes les villes ne disposent pas d’institutions psychiatriques (hôpitaux et cliniques spécialisées). Nous accusons également un manque en ressources humaines (psychiatres, psychologues, infirmiers, psychomotriciens, art- thérapeutes…). L’ouverture de plusieurs universités publiques et privées à travers le Royaume est de bon augure. Un pays ne peut avancer qu’en formant des professionnels spécialisés dans leur domaine.

Au niveau des structures d’hospitalisation, je tiens à rendre hommage aux confrères psychiatres qui font l’effort d’ouvrir des cliniques spécialisées malgré l’ardeur de la tâche. Pour accompagner l’effort d’amélioration, la législation d’un pays est aussi une base essentielle. Depuis quelques décennies, les professionnels de santé mentale, tous secteurs confondus, accompagnés du ministère de tutelle, essaient de faire changer la loi régissant la psychiatrie et qui date de 1959 !! Par ailleurs, le volet des psychotropes au Maroc pose d’énormes problèmes. Tous les médicaments dédiés à la psychiatrie sont considérés, par la majorité d’entre nous (incluant les médecins et pharmaciens) comme des produits induisant une addiction, ce qui aggrave le sentiment de peur et la stigmatisation des malades.

Sur toutes les familles de psychotropes (antidépresseurs, antipsychotiques, thymorégulateurs, tranquillisants et hypnotiques), seuls les benzodiazépines présentent un risque addictogène s’ils sont déviés de leur usage médical. Pour ce type de médicaments, les malades se heurtent souvent au regard méfiant et au refus de délivrance de leur ordonnance par certains pharmaciens ou leurs vendeurs. Ces malades sont « conseillés » d’arrêter ces « drogues » avec le risque de dégradation de leur état. Lors de rencontres avec les pharmaciens pour débattre de cette situation, ces derniers pointent du doigt, entre autres, les textes de loi qui datent des années 20 et qui considèrent tous les psychotropes comme des narcotiques. Ainsi, la peur de développer une addiction persiste dans l’imaginaire collectif. Elle émane du fait que la loi n’est pas claire. Certains pharmaciens (et surtout leurs vendeurs) contribuent à véhiculer de faux messages, participant ainsi à effrayer la population et à ancrer la stigmatisation.

Travailler en collaboration avec les pharmaciens pour organiser des sessions de formation, à large échelle, sur la maladie mentale et les psychotropes serait donc d’une grande utilité. Notons aussi qu’à travers le monde, le profil épidémiologique de l’addiction a changé. Des millions de personnes souffrent d’addictions induites par certains médicaments antidouleurs et qui ne sont pas prescrits par les psychiatres.

Par conséquent, l’amélioration de la prise en charge des maladies mentales ne passe pas seulement par l’amélioration des structures. Cela passe aussi par plus d’informations, moins d’ignorance en général et particulièrement sur la maladie et par le changement des lois régissant la psychiatrie, les psychotropes, la santé mentale et la santé des individus dans sa globalité.

Vous avez co-écrit un essai intitulé : “Des peurs et des hommes sous l’influence du covid-19”. Pouvez- vous nous en dire plus ?

Et quels sont les troubles psychologiques les plus mis en exergue par la pandémie ? “Des peurs et des hommes sous l’influence du covid-19”est un livre écrit avec mon ami et confrère le Dr Jamal Chiboub. Paru aux éditions Le Fennec, sous la direction de Mme Chaouni Layla, cet ouvrage traite des répercussions de la pandémie sur les plans psychologiques et psychiatriques. Il aborde les principaux aspects de l’adaptation et ses perturbations, mais aussi les troubles psychologiques les plus fréquents ayant été mis en exergue par la pandémie. Au vu de la gravité de la pandémie, qui génère stress et incertitudes, des personnes n’ayant jamais eu de problèmes mentaux auparavant ont développé des troubles. D’autres voient leurs troubles s’aggraver par le contexte. Imprégné du courant des « thérapies cognitives et comportementales », le livre aborde l’inquiétude normale et l’inquiétude pathologique, dans le contexte du covid-19. Il traite aussi du trouble obsessionnel et des problèmes de sommeil qui sont très présents durant cette pandémie. Il y est aussi question du stress post-traumatique qui peut se définir brièvement comme la réaction d’un organisme soumis à un danger extrême.

Dans la situation actuelle, les conditions de diagnostic et d’hospitalisation dues à la covid-19 sont réellement traumatisantes pour nous tous.

Et que dire des familles des 30 à 40 marocains qui décèdent tous les jours des suites de la Covid-19… ? Dans ce sens, on traite de comment savoir gérer le deuil normal pour ne pas le compliquer en deuil pathologique et comment s’en sortir dans ce cas.

 

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