PR YOUSSEF EL FAKIR

PR YOUSSEF EL FAKIR 21 janvier 2021

PROFESSEUR DE RADIOLOGIE ET ANCIEN PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE DE RADIOLOGIE

Conférencier reconnu et auteur de nombreux articles scientifiques, le Pr Youssef El Fakir a récemment publié un nouvel ouvrage où le spécialiste plaide pour une réforme du système de santé au Maroc. Détails...

 

 Doctinews N°139 JANVIER  2021

Pr Youssef EL FAKIR

Professeur de radiologie et ancien président de la Société Marocaine de Radiologie


 Doctinews. Pouvez-vous nous parler plus de vous ?  

Pr Youssef El Fakir. Je suis conférencier, expert en télémédecine et en politique de santé, Vice-président de la fondation des médecins enseignants libéraux et ancien président de la Société marocaine de radiologie. Auteur de nombreux articles scientifiques et de nombreuses conférences, particulièrement dans les domaines de la cancérologie et de la pathologie cardiovasculaire, je suis également auteur de deux livres : Echographie du foie : Stratégie diagnostique devant la découverte d’une lésion en échographie et Cancer : Données générales, diagnostic et traitement, en 4 volumes avec la participation de 276 médecins (distingué comme ouvrage de l’année en 2017).

A votre avis, quels enseignements pouvonsnous tirer de la pandémie de covid-19 en rapport avec le secteur de la santé ?

La crise sanitaire actuelle a dévoilé nos insuffisances en matière d’offre de soins. Celle-ci nous a rappelé la nécessité d’un État Souverain en matière d’offre de soins et des métiers de la Santé en général. Elle nous a imposé le confinement et limité nos déplacements aux limites géographiques de nos régions, de nos villes, de nos douars et de nos quartiers et nous a appris à ne compter que sur nos propres infrastructures sanitaires et sur nos compétences médicales locales. Elle nous rappelle aussi que la gestion de la santé est transversale et ne peut se limiter au seul domaine de « Soins » stricto sensu. Vouloir anticiper dans le futur des crises sanitaires de telle envergure nous impose d’entamer de profondes réflexions sur notre système de santé, à la lumière des enseignements de la pandémie de la Covid-19, mais aussi des enjeux démographiques, épidémiologiques et sociétaux de notre pays. Le concept Santé « 1.0 », tel que nous le pratiquons actuellement, s’essouffle et montre ses limites. Il y a lieu de l’analyser en profondeur et d’étudier sa capacité à gérer les défis sanitaires actuels et futurs que connait notre pays. C’est dans cet esprit que s’inscrit notre plaidoyer « pour une Santé 2.0 » .

Vous avez publié récemment un ouvrage intitulé « Plaidoyer pour une réforme du système de santé au Maroc - Ordonnance pour le politique de Santé 2.0 ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je n’ai jamais pensé écrire sur ce sujet, bien qu’on en débatte souvent entre médecins. C’est au fait un des enseignements de la crise sanitaire actuelle, qui a dévoilé non seulement nos insuffisances en matière d’offre de soins, mais aussi l’absence de prévision et de vision pour notre système de santé. Nous avons vu comment une crise sanitaire s’est transformée en crise économique, avec ses conséquences économiques et sociales pour la quasi-totalité des pays, dont les plus industrialisés. Si la « bonne santé » peut coûter cher à la société, la «mauvaise santé» ou la perte de santé impactent de façon directe et négative l’économie de toutes les sociétés, quels que soient leurs niveaux de développement et d’industrialisation. Aucun système n’était parfait ou infaillible. Repenser notre système de santé devrait constituer une priorité nationale et dépasser tous les clivages politiques. Réformer notre système parait donc une évidence afin de faire face aux défis actuels et futurs. Notre plaidoyer pour une politique de santé 2.0 est avant tout un plaidoyer pour une justice sociale, un plaidoyer pour une efficience de notre système de soins, un plaidoyer pour une régulation des actes et des procédures et un plaidoyer pour une régulation du parcours de soins. Répondre aux orientations royales visant à élargir la couverture sociale, notamment, à l’ensemble des citoyens, passe nécessairement par une refonte de notre mode de gouvernance, de notre parcours de soins et de notre méthodologie dans la formation des médecins, c’est à dire une refonte de notre système de Soins – Santé. C’est notre vision 2.0 que nous avons rédigé en 345 pages, organisées en deux parties. Il concentre dans un premier temps l’essentiel des données en matière d’offre et de gestion des soins dans notre pays, puis, présente un plaidoyer organisé sous forme de chapitres dans lequel l’auteur apporte ses analyses et sa vision pour une réforme du système de santé marocain à travers une politique de santé 2.0. Le citoyen devrait être couvert par une assurance maladie qui devrait lui assurer avant tout sa dignité. Dès lors, tous les patients deviendraient clients avec tout ce que ce terme sous-entend en termes de service et de droits. Quant à l’appellation de politique de Santé 2.0, bien que le terme « 2.0 » fasse référence à une tendance de modernité et de technicité, l’usage que nous en faisons dans notre plaidoyer « pour une Santé 2.0 » est beaucoup plus vaste. Il sous-entend notamment la nécessité de changement de paradigme pour répondre avec acuité aux défis actuels et futurs et ce à travers l’ensemble du territoire national.

Justement, quels sont les défis qui se dressent encore face au système de santé marocain ?

Malgré les efforts consentis par les gouvernements successifs depuis l’indépendance, force est de constater que le Maroc demeure face à 3 défis majeurs : combler le déficit en ressources humaines et veiller à l’équité de leur répartition ; gérer deux grands groupes de maladies : les Maladies Transmissibles (MT) et les Maladies Non Transmissibles (MNT) et veiller à assurer en nombre et en qualité les offres de soins. Toutefois, au-delà de ces 3 défis que nous devons affronter et surmonter assez rapidement pour assurer une équité et une qualité de soins à nos concitoyens à travers le royaume, nous relevons avec regret les faits suivants : l La formation des médecins continue à se faire à l’ancienne avec une FMC financée quasi exclusivement par l’industrie pharmaceutique. l La « mise sur le marché » des médecins reste en deçà des prévisions du gouvernement et des besoins de la nation. Moins de 2500 médecins en 2018, contre 3300 prévus, avec une émigration de presque 800 médecins chaque année ! l Avec à peine 27 266 médecins pour presque 36 millions d’habitants, les gérants de la santé au Maroc, continuent d’entretenir les frontières entre les secteurs de soins ; l Alors que les besoins de la nation en ressources humaines sont énormes, les gestionnaires de la santé continuent d’opposer les étudiants des facultés publiques et privés et justifient l’absence de relève dans un domaine aussi stratégique que la santé, par des contraintes budgétaires ! l Alors que la balance en termes de ressources humaines est en faveur du secteur libéral (55% voire 60 à 70 % pour des spécialités dites prioritaires pour le ministère de la Santé telles que la pédiatrie, la gynécoobstétrique et la médecine générale) et que le secteur privé dispose de 60 à 90 % du parc technologique, force est de constater que la politique de santé de notre ministère repose exclusivement sur le secteur public ; l La politique de santé au Maroc demeure verticale et centralisée alors même que l’approche se doit d’être transversale et régionale tenant compte des particularités locales et régionales et de la transition épidémiologique que connait notre pays ; l Enfin, nous manquons cruellement de données pour l’établissement de politiques de santé ciblées et nous ne possédons pas d’organe de réglementation et de régulation des activités de soins …

Quelles sont vos recommandations pour l’amélioration du système de santé marocain ?

Pour améliorer notre système de santé, il faudrait plus de rigueur, de la bonne gouvernance, une gestion privée de la chose publique avec une meilleure optimisation des ressources humaines et techniques, la formation et la valorisation du personnel soignant, l’intégration du digital sous toutes ses formes, une réévaluation de la tarification nationale de référence à son juste prix, un parcours de soins préétabli et adapté aux besoins et aux disponibilités humaines et techniques de chaque région et non dicté de façon centrale comme c’est le cas actuellement. Notre ministère devrait cesser la production de soins à grande échelle, pour s’atteler à son cœur de métier que sont notamment la régulation et le contrôle. Nous devons innover et réformer dans la forme et dans le fond. Nous assistons à une transition épidémiologique avec glissement vers les ALC et ALD qui sont chronophages pour les médecins et budgétivores pour les dépenses de l’état et du citoyen, mais aussi à une transition démographique attestée par le début de vieillissement de la population, sans oublier les orientations royales visant à une couverture globale des citoyens de sa Majesté dans les mois à venir. Nous devons revoir l’organigramme de notre ministère, qui ne répond plus aux attentes et aux défis actuels, en créant une HANS (gendarme et régulateur) et en adoptant un parcours de soins dans le cadre d’une régionalisation avancée. Notre système de soins se doit d’être généralisé et réactif, capable de réorienter son offre de soins et de mobiliser des réserves prédéfinies et recensées. La Santé devrait être érigée comme priorité nationale à l’instar de l’Agriculture et du Tourisme. Elle doit faire l’objet  d’une approche transversale et d’une politique concertée et visionnaire pour les prochaines décennies, loin des enjeux électoraux. Les maux de notre système de Santé sont avant tout d’ordre structurel et organisationnel avant d’être financiers. Plutôt que de plaider pour une augmentation conséquente du budget alloué à la Santé, nous devons d’abord remédier à ses insuffisances en adoptant une nouvelle architecture du parcours de soins et une gouvernance basée sur l’efficacité, l’efficience, l’économie et la qualité. Vouloir améliorer notre système de soins à travers la seule augmentation des dépenses de l’État en matière de Santé serait contreproductif en l’absence d’une restructuration, voire d’une refonte de notre système de Santé. Dans notre vision de la santé 2.0, nous avons articulé notre vision de l’architecture du système de Santé autour de 5 piliers : la régionalisation avancée avec réhabilitation des établissements de santé et de soins de base ; la création d’un organe de régulation et de règlementation de la santé et de la santé digitale ; la création d’une Haute Autorité Nationale de Santé, en charge des recommandations, des référentiels thérapeutiques et de la Formation Médicales Continue (FMC) ; la gestion privée de la chose publique (les hôpitaux) et le partenariat public privé, « revu et corrigé » en intégrant les compétences marocaines à l’étranger ; la promotion du développement et de la recherche ainsi que de l’industrie des métiers de la santé. La mise en application de façon solitaire de l’un ou de l’autre de ces piliers, telle qu’elle a été observée dans le passé, à travers des politiques axées sur des mesures « phares » ou « prioritaires » a montré ses limites. Seule une approche globale, intégrée et concomitante de l’ensemble de ces axes, nous parait être la garante de la réussite du projet Santé 2.0.

Quelle est la place du digital dans la réforme du système de santé ?

Bien que la TLM fasse partie des solutions à nos maux de Santé et à nos insuffisances en matière d’offre de soins, elle ne constitue pas l’unique solution, ni la solution magique. Elle doit être intégrée dans une nouvelle architecture du système de soins, en parfaite adéquation avec les projets régionaux et s’inscrire dans une perspective visant à l’amélioration de la qualité de l’organisation des soins, à la réduction des délais de soins, à l’accessibilité aux expertises, mais aussi à la diminution des coûts. Avant d’autoriser la pratique de la TLM, nous devons définir les standards en matière d’informatique de Santé, en établissant les aspects techniques et normatifs de sa pratique. Nous devons créer un cadre juridique pour l’ensemble des acteurs qui interviennent dans les actes de TLM et définir la responsabilité des médecins requérants, mais aussi la responsabilité des tiers technologiques qui assurent la qualité et la sécurité de la communication numérique entre le patient et les différents professionnels de santé. Nous devons aussi mettre en place le Dossier Patient Informatisé, en assurer la protection, tout en permettant son partage entre les professionnels de santé dans le cadre d’une téléconsultation, d’une télé-expertise ou d’une télé-surveillance. Chaque acteur du système de soins étant à la fois producteur et utilisateur d’informations, il convient d’assurer entre eux des échanges de données (« data ») afin que l’information nécessaire à la prise en charge du patient soit disponible et consultable de manière sécurisée et traçable. Nous devons réfléchir à créer notre propre organe de gouvernance, de financement et de régulation de la TLM. Une sorte d’Agence de la Santé Digitale, rattachée à la Haute Autorité Nationale de Santé et à l’Agence Nationale de Réglementation et de Régulation de Santé, dont

les missions seraient d’analyser la pertinence des projets de E-santé proposés par les professionnels de santé, quel que soit leur domaine d’exercice ; veiller au respect de l’éthique médicale et à l’information des patients ; proposer sur la base de données épidémiologiques, mais aussi des besoins exprimés par les professionnels de Santé, les pouvoirs publics, les sociétés savantes et la société civile, des plans d’action à travers une architecture locale, régionale ou nationale des pratiques de la E-santé ; veiller à la mise en place et au contrôle de tout projet de E-santé, durant ces 4 phases : conception, déploiement, production et retour d’expériences ; travailler en étroite collaboration avec la Haute Autorité Nationale de Santé dans l’étude et la validation des projets en rapport avec les métiers de la Santé connectée et de la E-santé ; travailler en étroite collaboration avec la Haute Autorité Nationale de Santé et les Agences Régionales et Nationales de Réglementation et de Régulation de la Santé, pour harmoniser leur approche dans le cadre de l’application d’une politique de Santé concertée. En conclusion, le développement de la télémédecine nécessite : l L’affichage d’une volonté politique nationale et régionale claire, intégrant dans le champ de l’organisation des soins, non seulement le tissu hospitalier, mais aussi le secteur libéral, l La mise en place de projets adaptés aux régions, tenant compte des données épidémiologiques et des besoins exprimés par les professionnels de santé, la société civile et les pouvoirs publics, l L’établissement d’un cadre juridique et d’un cadre réglementaire et régulateur de sa pratique, l La généralisation de la couverture médicale et la mise en place d’un dossier patient informatisé.

Un dernier message…

À l’heure où notre pays est en pleine réflexion sur le nouveau modèle de développement socio-économique, la pandémie de la Covid-19 s’invite au débat et nous apprend que la vie et la santé de l’individu n’ont pas de prix, mais qu’elles ont un coût et nous démontre que la santé d’autrui est aussi importante et vitale que notre propre santé. Faire face aux défis actuels et futurs en matière de santé nécessite de réformer en profondeur notre système de santé. Approcher cette réforme sous le seul angle financier permettra surement de décongestionner les hôpitaux, mais ne fera que reporter les réformes structurelles pourtant nécessaires pour réussir une politique de santé 2.0. 

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