RAJAE GHANIMI

RAJAE GHANIMI 25 février 2021

  Médecin spécialiste en médecine du travail, présidente fondatrice de l’Association Hippocrate, écrivaine et chercheuse, auteure de plusieurs articles sur la transformation digitale en santé

Malgré son lot de méfaits, la pandémie de coronavirus a accéléré l’expansion de la télémédecine et a dopé l’e-santé et la politique digitale de santé. Dr Rajae Ghanimi revient sur cette transformation numérique, lente mais sûre, qui s’opère dans le secteur médical.

 

 Doctinews N°140 FEVRIER  2021

 Dr Rajae GHANIMI

Médecin spécialiste en médecine du travail, présidente fondatrice de l’Association Hippocrate, écrivaine et chercheuse, auteure de plusieurs articles sur la transformation digitale en santé


 Doctinews. En tant que médecin du travail, comment percevez-vous l’état actuel de la discipline au Maroc ainsi que son devenir dans les prochaines années ? 

Dr Rajae Ghanimi.. La médecine du travail a énormément évolué, en parallèle de la transformation du monde du travail. Elle est désormais une discipline à caractère multidimensionnel, notamment avec la variété des emplois actuels et la prise de conscience collective de l’importance de la promotion de la santé au travail. Le vieillissement de la population active, l’augmentation des facteurs de risques, l’inflation des maladies chroniques sont tous des facteurs qui repositionnent le rôle du médecin du travail comme un pivot dans le processus de protection de la santé du travailleur. Logiquement, pour prendre en charge un patient dans une démarche holistique, on ne peut pas délaisser la sphère professionnelle, puisque le travail représente environ un tiers de la journée d’un actif. En réalité, la médecine du travail est une discipline riche et transversale, dont le cursus dépasse l’aspect médical. Il est à la croisée de plusieurs domaines comme la psychologie, le social, le droit, la toxicologie, l’ergonomie, la sécurité…. Au Maroc, la médecine du travail a encore du chemin à parcourir pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ce n’est pas le premier choix des étudiants en médecine, qui optent plutôt pour les spécialités « de médecine de soins curatifs », alors que la médecine du travail est une médecine « préventive ». D’autre part, et malgré les efforts des gouvernements, cette discipline reste confrontée à de nombreux défis, notamment la sous déclaration des accidents de travail due à l’ampleur de l’informel dans certains secteurs à haut risque professionnel, le manque de généralisation des services de médecine de travail « interentreprises », la réglementation du travail qui oblige un employeur à souscrire à une assurance accidents de travail ne l’oblige pas à souscrire à une assurance maladies professionnelles, la pénurie des ressources humaines (les médecins de travail, les infirmiers de travail et les médecins inspecteurs de travail) qu’on arrive à compter sur le bout des doigts, et, enfin, un problème qui risque de s’accentuer avec le temps : la formation à cette discipline est en voie d’extinction. Surtout que le nombre de postes de spécialités au concours de résidanat est toujours limité.

Comment, à votre avis, les entreprises peuventelles renforcer davantage la vigilance pour contrer le coronavirus ?

Bien évidemment, en intégrant la santé au plus haut niveau du management de l’entreprise comme un pilier stratégique de la performance, en capitalisant sur le passé afin de converger vers de nouveau processus intégrant la dimension de la santé au travail et, surtout, en s’imprégnant de la culture de l’adaptation, quand c’est  possible, du travail à l’Homme. Durant cette période de pandémie, il faut redoubler d’effort afin d’éviter la contamination des travailleurs, notamment en surveillant leurs conditions d’hygiène au travail, les risques de contagion et leur état de santé. De ce fait, les chefs d’entreprises doivent veiller à la disponibilité et au bon usage des mesures de protection collectives (distanciation, aération, stérilisations….) et individuelles. Dans le même registre, le médecin de travail doit contrôler et auditer régulièrement le risque d’infection, le respect des règles de distanciation et d’hygiène et de former les travailleurs à l’utilisation correcte des dispositifs de protection individuelle (DPI), en veillant à ce qu’ils suivent les directives disponibles sur l’utilisation des masques faciaux, du dispositif de stérilisation et des différents moyens de protection individuels et collectifs.

Dans un autre volet, la propagation de l’épidémie de Covid-19 a contribué à l’expansion de la télémédecine au Maroc et dans le monde. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Effectivement, quoique le cadre juridique encadrant la télémédecine existe depuis 2018, la pandémie du coronavirus a fait passer la télémédecine d’un concept un peu futuriste à une réalité concrète, utile et efficace. D’ailleurs, de nombreux médecins et patients espèrent que ce changement, imposé par la situation épidémique, deviendra une réalité future. L’expérience a démontré que la télémédecine est un levier important dans la lutte contre les inégalités d’accès aux soins (géographiques ou physiques). Aux États-Unis, par exemple, le développement de la télémédecine remonte aux années 90 et s’est imposé comme un moyen de répondre à de nombreux défis de santé publique. En France, elle est au cœur du plan « Ma santé 2022 », porté par le gouvernement dans le but de libérer du temps aux professionnels de santé et de faciliter l’accès aux soins. Permettez-moi de signaler un fait marquant : en France, la téléconsultation a franchi le cap du million en une seule semaine début avril 2020, selon les chiffres de la CNAMTS. Dans d’autres régions du monde, notamment les pays scandinaves, l’e-santé et la télémédecine font partie intégrante du paysage médical, et ce même avant la crise sanitaire. Au Maroc, malgré qu’on ait assisté à une progression régulière de cette nouvelle pratique depuis mars 2020, certains facteurs empêchent encore son développement, entre autres, l’absence d’une tarification nationale de référence et d’un référentiel des plateformes agrées ainsi que le non remboursement de la télémédecine par l’assurance maladie. Par la même occasion, je tiens à saluer l’initiative du gouvernement visant à mieux encadrer l’activité de la télémédecine à travers l’adoption du décret n°2.20.675 modifiant et complétant le décret n°2.18.378, permettant ainsi un renforcement de l’efficacité, de la sécurité et la confidentialité dans l’exercice des actes de la télémédecine.

Vous avez récemment publié un article sur le dossier médical personnel informatisé (DMPI). Pouvez-vous nous en dire plus sur cet outil et qu’en est-il de sa place au Maroc ?

Tout à fait. Comme vous le savez, de nombreux hôpitaux à travers le monde utilisent les dossiers médicaux personnels électroniques (DMPE) ou informatisés (DMPI). Il s’agit d’un dossier informatique contenant toutes les informations médicales des patients (notes de consultations, médecins consultés, historique médical, prescriptions, résultats des examens complémentaires, facturation et tout autre élément faisant partie du dossier médical). De nombreuses études ont démontré que le DMPI est un véritable levier de performance, surtout avec le développement des techniques d’information et de communication. Il facilite les tâches lourdes pour un praticien, comme la rédaction des rapports médicaux, et il assure une fluidité dans la circulation de l’information et du niveau d’inter-connectivité entre plusieurs professionnels de santé. Il permet également « un suivi médical pointu » à travers certaines fonctionnalités comme la fonction « reminder » qui permet de faire des notifications pour rappeler un rendez-vous au patient, un examen complémentaire à effectuer, ou alerter le médecin des éventuelles interactions médicamenteuses au moment de la prescription, surtout pour les patients seniors polymédiqués. Le Dossier informatisé est aussi un levier de maîtrise médicalisée des dépenses car il permet de sauvegarder toute l’information relative à l’historique médical de chaque patient et lui garantir un « suivi dans la continuité », évitant ainsi la répétition inutile des examens diagnostics et les prescriptions redondantes. Bien que l’accès à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication soit en constante progression au Maroc, selon une enquête publiée par l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT), le domaine médical n’a pas bien profité de cette cybertransformation. Le virage vers l’informatisation et la digitalisation du domaine de la santé, et en particulier la généralisation du DMPI, implique inévitablement une forte réglementation et des garde-fous importants au niveau des processus administratifs, opérationnels et informatiques lors de son implantation sur le terrain. La réussite d’une telle transformation requiert bien évidemment une forte collaboration, une multidisciplinarité et surtout une transversalité.

Comment voyez-vous l’avenir de la pratique médicale à l’ère des nouvelles technologies ?

La santé numérique est aujourd’hui une réalité. Un récent rapport publié par le « Global Health Outlook 2020 » prévoit une inflation du marché mondial de l’E-santé. La valeur du marché des applications des soins de santé numériques devrait passer d’environ 147 milliards de dollars en 2019 à 234,5 milliards de dollars en 2023. Si nous considérons les applications seules (qui ne sont qu’une composante des soins de santé numérique), plus de 300 000 applications liées à la santé sont désormais disponibles, soit plus du double de ce qui existait il y a cinq ans. Nous savon que la nécessité crée le besoin. Dès lors, cette courbe exponentielle est imputable au besoin urgent d’innover afin d’améliorer la prise en charge des maladies chroniques et coûteuses telles que le cancer, le diabète, les maladies cardiovasculaires et les maladies psychiatriques. Selon l’OMS, 63% des décès prématurés sont secondaires aux pathologies chroniques. Aussi, plusieurs technologies et innovations, basées sur l’internet des objets (IoT), transformeront la prise en charge des maladies cardiovasculaires à travers l’amélioration du dépistage précoce et le suivi rapproché et pointu des malades. Aussi, la télémédecine et la thérapie digitale (les outils numériques délivrés sur ordonnance) pourraient réduire les disparités géographiques en matière d’accès aux soins et la qualité de prise en charge des patients.

En 2014, vous avez fondé l’Association Hippocrate. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses missions et ses réalisations ?

Créée en mars 2014, l’Association Hippocrate est parmi les rares structures qui œuvrent dans le domaine de la prévention et la sensibilisation médicale, selon une approche académique, à côté des autres actions de développement et de solidarité. Le choix du nom fait référence au plus grand médecin de l’Antiquité, Hippocrate, et son serment sur l’honneur, le respect, l’humilité, le partage, le dévouement et la dimension éthique de la médecine. C’est pour rappeler, à tous les citoyens, que le médecin a toujours été le symbole de l’intégrité, de la compétence et du partage. Comme vous le savez, le futur de la santé passe par le respect de ce vieil adage « Mieux vaut prévenir que guérir ». Dans cette perspective, l’Association Hippocrate ambitionne de travailler en synergie avec les grandes orientations mondiales, en apportant une touche d’innovation afin d’atteindre l’ensemble de la population.

Un dernier message...

L’e-Santé est aujourd’hui suffisamment mature pour révolutionner notre système de santé et proposer des solutions adaptées à notre ère digitale. Il faut juste que tous les acteurs collaborent efficacement pour mettre en place les prérequis nécessaires pour que notre pays bénéficie des énormes avancées de l’intelligence artificielle (IA) et de l’Internet des Objets(IOT) dans le domaine de la santé, tout en garantissant une sécurisation sans faille des données personnelles des patients. Enfin, la santé connectée est une transformation à laquelle il faut se préparer, parce qu’elle risque d’être un « Janus aux deux visages ». 

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