Pr Lahcen BELYAMANI

Pr Lahcen BELYAMANI 01 avril 2021

 Président de la Société Marocaine de Médecine d’Urgence (SMMU)

La pandémie de covid-19 a mis en relief l’importance du rôle des services des urgences au Maroc. Toutefois, ce secteur reste confronté à de nombreux défis structurels. Mise au point avec le Pr Belyamani...

 

 Doctinews N°141 Mars 2021 


 Pr Lahcen BELYAMANI

Médecin spécialiste en médecine du travail, présidente fondatrice de l’Association Hippocrate, écrivaine et chercheuse, auteure de plusieurs articles sur la transformation digitale en santé


 Doctinews. Comment est organisé le service d’aide médicale urgente au Maroc ? 

Pr. Lahcen Belyamani     Le SAMU au Maroc n’en est qu’à sa phase embryonnaire. A ce jour, il n’a pas pu couvrir la totalité du territoire du royaume, contrairement à certains pays voisins comme la Tunisie, l’Espagne ou la France où toutes les alertes primaires ainsi que les transferts secondaires inter-hospitaliers sont gérés exclusivement par le service du SAMU. Ce problème est dû essentiellement aux innombrables interférences dans la couverture médicale entre le SAMU, la protection civile et les SAMU privés. Les limites des différents opérateurs sur le terrain ne sont pas bien définies pour des raisons purement politiques. Malheureusement, c’est le patient qui en paye le prix. Sans parler de la quasi absence d’un transport médicalisé au sens propre du mot, car la plupart des véhicules transportant les patients dans le privé peuvent être assimilés à des transports publics, avec à bord, dans la plupart des temps, soit des jeunes médecins ou des praticiens non qualifiés en transport médicalisé.

Comment forme-t-on aujourd’hui un médecin urgentiste au Maroc ?

La formation d’un médecin urgentiste passe par la validation d’un cursus de 5 années après avoir réussi le résidanat, que ça soit sur titre ou sur concours. Le résident passe par les différents services des urgences et de réanimation adultes, pédiatriques et gynécologiques, en plus des stages en régulation médicale et SAMU, en chirurgie orthopédique, en radiologie et en urgences psychiatriques. Les résidents bénéficient, au cours de leurs cursus, d’un passage obligatoire d’une durée de six mois à un an dans un service des urgences chez nos partenaires français dans le cadre du partenariat interuniversitaire. Aujourd’hui, nous ne disposons que d’un nombre très réduit de spécialistes en médecine d’urgence. La plupart d’entre eux sont concentrés dans la zone Rabat-Casablanca, dont six professeurs assistants. Notre objectif à travers la formation des médecins spécialistes est de créer de véritables « Leaders teams », capables de gérer les différentes situations d’urgence et de catastrophe.

Quelle est l’importance de la formation continue pour un médecin urgentiste ?

La formation continue constitue la pierre angulaire de toutes les disciplines médicales, notamment en médecine d’urgence qui est une jeune spécialité en plein essor dans le monde et qui a connu des progrès considérables durant cette dernière décennie. C’est pour cette raison que le Maroc la considère comme un levier pour améliorer la qualité de la prise en charge des patients dans nos services des urgences, qui constituent les vitrines de nos hôpitaux. La formation continue des médecins urgentistes s’organise à travers les tables rondes, les journées scientifiques, les ateliers pratiques et le congrès national organisé annuellement par la Société Marocaine de Médecine d’Urgence (SMMU) sous le Haut patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l’assiste et en collaboration avec ses partenaires, principalement la Société Marocaine  d’Anesthésie, d’Analgésie et de Réanimation (SMAAR).

Quelles sont les contraintes qui entravent le développement de la médecine d’urgence au Maroc ?

Il faut savoir que les services des urgences, depuis leur intégration dans les organigrammes des hôpitaux dans les années quatre-vingt au Maroc, sont le carrefour de toutes les spécialités. La gestion des urgences était, dans la plupart des structures, léguée aux médecins généralistes sous la tutelle de maîtres spécialistes. Par ailleurs, depuis la création de la spécialité de médecine d’urgence et de catastrophe au Maroc en 2002, on ne compte que 46 spécialistes dont 6 professeurs assistants, ce qui représente un retard considérable en comparaison avec nos voisins tunisiens (6 professeurs agrégés, 12 professeurs assistants et plus de 45 spécialistes), pour un champ aussi vaste que peut occuper la médecine d’urgence, que ça soit en intra ou en extra hospitalier. Tout ceci constitue un véritable handicap pour les jeunes médecins, qui manifestent moins d’engouement pour la médecine d’urgence.

Comment peut-on, selon vous, améliorer la médecine d’urgence au Maroc ?

D’abord, par la création d’unités pédagogiques et de recherche dans les différentes facultés du royaume qui permettront de créer plus de postes de résidanat et de postes universitaires pour assurer la continuité de la formation dans cette discipline. Ensuite, par la définition des objectifs et des limites de la discipline par rapport aux autres spécialités afin de permettre aux jeunes spécialistes de progresser et de s’épanouir. Enfin, il faut déléguer la gestion des services des urgences dans les CHU, le SAMU et les urgences dans le secteur privé aux spécialistes en la matière, car il est inconcevable qu’après 18 ans de la création de la spécialité, aucun de nos services des urgences publics n’est géré par les spécialistes en médecine d’urgence et de catastrophe, et aucune porte du secteur privé n’est ouverte à leurs compétences.

La Société marocaine de médecine d’urgence a publié récemment un livre blanc sur la médecine d’urgence au Maroc. Quels sont ses messages clés ?

Tout le monde sait que nos services des urgences souffrent de beaucoup de problèmes, que ce soit sur le plan structurel ou organisationnel, et d’une carence en ressources humaines qualifiées. Malgré le plan de relance de ce secteur dont le coup d’envoi a été donné par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 2016, les résultats tardent à se concrétiser. Le principal problème du secteur est la multiplicité des intervenants publics et privés, avec un manque de visibilité à moyen et à long terme. Beaucoup de moyens logistiques ont été mis à disposition par le ministère de tutelle, mais le facteur humain a toujours été omis des politiques de restructuration de ce domaine vital. Ceci a incité la Société Marocaine de Médecine d’Urgence (SMMU) à agir ; nous avons mis à jour le « Livre Blanc », afin d’exposer et d’analyser les défaillances qui bloquent le développement de ce secteur au Maroc.

Durant la pandémie, la médecine d’urgence a contribué activement à la prise en charge des patients, réaffirmant son rôle clé dans le système de santé. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

La pandémie de la COVID a mis en valeur le travail accompli par les spécialistes en médecine d’urgence ainsi que tous les opérateurs des services des urgences (médecins généralistes, infirmiers, aides-soignants, brancardiers, ambulanciers, agents de SAMU, agents de sécurité et agents de nettoyage) qui ont fait face, courageusement, à la vague des patients infectés dès le premier jour. Mes propos ne cherchent pas à minimiser la contribution des différents intervenants, mais plutôt à rendre justice à cette population qui s’est escrimée à accueillir des personnes hautement contagieuses dans l’acmé de la peur sociale. Nous profitons de cette occasion pour leur rendre un grand hommage. Ainsi, les urgentistes ont été de vrais boucliers de sécurité face à cette pandémie. Il était de notre devoir d’œuvrer activement, en collaboration avec nos amis et alliés, pour contribuer à mieux prendre en charge cette nouvelle pathologie et préserver la vie de nos chers concitoyens. Nous pouvons nous vanter d’être les premiers à adopter le protocole de traitement qui a été reconnu ensuite par les instances scientifiques du ministère de Santé. Nous avons multiplié les rencontres et les discussions scientifiques dans un esprit d’échange serein, en suivant les directives tracées par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Et malgré les contraintes liées aux mesures de prévention drastiques dictées par l’ampleur de la situation, la période COVID était très riche en productions scientifiques et a permis à ce que l’expérience marocaine dans la gestion de la crise soit parmi les pionnières.

Un dernier message ?

Il est urgent de réformer en profondeur l’organisation des soins dans nos services des urgences et de donner à chacun les moyens de prodiguer des soins de qualité. L’acteur humain doit rester au cœur des préoccupations dans tout projet de réforme intéressant les urgences, en lui offrant la formation académique adaptée et les outils nécessaires pour exercer ses compétences.

 

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